L’Eglise dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ?

Keyphas

Dans sa septième année d’existence, la revue trimestrielle de prospective catholique Kephas organise ses premières rencontres le samedi 29 novembre prochain, à Notre-Dame de Grâce de Passy (Paris XVIe). Le thème du colloque, « L’Eglise dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ? », propose à tous de réfléchir à ce que Benoit XVI nommait la « réconciliation interne au sein de l’Eglise ». Comment ? Pourquoi ? Quels en sont les obstacles ? Les atouts ? Les enjeux ? Anuncioblog a interrogé le Père Bruno Le Pivain, Vicaire à la cathédrale d’Angers et directeur de la revue.

Pourquoi organiser une rencontre-débat sur le thème « L’Eglise dans dix ans, quelle unité pour quelles missions » ?

Ce projet s’inscrit dans une conviction qui a été à l’origine du lancement de la revue Kephas, il y a sept ans. Elle prend sa source dans la prière sacerdotale du Christ : « Qu’ils soient un… afin que le monde croie ». (Jn 17, 21) Autrement dit, transposé à l’heure actuelle, la fécondité de la Nouvelle évangélisation dépend très exactement de la capacité de l’Eglise à progresser dans cette « réconciliation interne » tant désirée par Benoît XVI. N’est-il pas l’heure d’y réfléchir, sereinement, sans faux-semblants, sans préjugés ?

Aujourd’hui, sur quelles questions faut-il une réconciliation interne au sein de l’Eglise ?

Il me semble qu’on peut relever particulièrement, avec des variantes et des nuances et de manière non exhaustive : la « querelle des Anciens et des Modernes », spécialement en ce qui concerne la liturgie, la transmission de la foi, quelques notions plus importantes comme la Rédemption, la morale chrétienne ; l’harmonie entre le maillage territorial – paroisses et diocèses – et les communautés nouvelles (qu’elles soient de type traditionnel, classique ou charismatique) ; la forme de complémentarité entre le sacerdoce ministériel et le sacerdoce commun des fidèles laïcs ; la réception du Magistère et la liberté humaine.

Il est parfois reproché à certains de ne pas soutenir les initiatives missionnaires qui sont extérieures au cadre diocésain : pensez-vous que cette unité passe par là aussi ?

Oui, c’est à chacun et à tous de « jouer le jeu » de cette unité : aux diocèses et paroisses de s’ouvrir aux richesses et aux diversités de l’Eglise, des mouvements et communautés sans les regarder a priori avec méfiance ; à ces derniers d’être vraiment missionnaires, c’est-à-dire de s’enraciner dans l’unité sacramentelle visible et de tendre effectivement à édifier cette unité en collaboration franche avec les diocèses et paroisses, non à œuvrer « pour leur compte ».

L’unité de l’Eglise se fait-elle autour de la Parole de Dieu ? Pourquoi ?

Le récent synode romain vient de le rappeler. Cela fait partie intégrante de la sacramentalité évoquée à l’instant, de l’efficacité de la mission : « Nous voici, enfin, devant la dernière colonne qui soutient l’Église, maison de la Parole: la koinonía, la communion fraternelle, autre nom de l’agápe, c’est-à-dire de l’amour chrétien ». Cette communion est le mystère même de l’Eglise, comme le rappelle le Concile Vatican II, par le mot bien connu de Saint Cyprien : « L’Eglise universelle apparaît comme un peuple qui tire son unité de l’unité du Père et du Fils et de l’Esprit Saint » (Jean-Paul II, exhortation apostolique Christifideles laici, n° 18). Dès lors, c’est sa Parole, « vivante, en effet, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, qui pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles », (He 4, 12) qui peut édifier l’unité, tout spécialement au cœur de la célébration eucharistique.

Faut-il choisir entre paroisses et communautés nouvelles ?

Il n’y a pas à choisir : « Je choisis tout », disait la petite Thérèse, pourvu encore que chacun tende, avec son histoire et ses imperfections, à ce qui avait été la révélation de sa vocation dans l’épître aux Corinthiens : « Au cœur de l’Eglise, ma Mère, je serai l’Amour. Ma vocation, c’est l’Amour. » Cela suppose notamment de savoir faire passer la grâce, la foi, l’espérance et la charité, l’Eglise universelle, avant ses opinions ou ses goûts.

Pourquoi dit-on que l’Eglise est sacrement du Christ ?

Parce que c’est elle qui rend présent le Christ dans le monde. Cette notion, qui recoupe celle de mystère de l’Eglise, est essentielle pour entrer dans l’intelligence de la nature et de la mission de l’Eglise. Les autres appellations, comme celle de Peuple de Dieu, de Corps du Christ etc. doivent être comprises dans cette lumière. Cela permet aussi de mieux souligner le primat de la grâce et son efficacité, sans tomber dans une tentation aujourd’hui répandue de voir d’abord le faire ou l’organisation, ou encore le subjectif ou l’émotionnel. Toutes ces réalités existent, mais l’Eglise, c’est d’abord Jésus-Christ répandu et communiqué, comme disait Bossuet. La sacramentalité de l’Eglise, c’est le fondement même de son unité.

Pourquoi dit-on que Marie est la mère de l’unité de l’Eglise ?

Cela découle de la question précédente, si l’on prolonge la formule de Bossuet. Elle est Mère du Christ, et l’Eglise commence d’être dans le sein de Marie au moment du fiat de l’Annonciation. Jésus lui confie l’humanité de la Croix – « Voici ton fils » -, au moment où du côté ouvert du Christ naît la vie sacramentelle de l’Eglise. Marie est donc Mère de l’Eglise, ce que Paul VI a voulu souligner avec force lors du dernier Concile en intégrant cette dénomination aux litanies de la Sainte Vierge. Aujourd’hui, elle peut jouer un rôle éminent dans la recherche de l’unité et de la réconciliation, déjà au sein de l’Eglise, parce qu’il s’agit d’abord d’une démarche spirituelle.

Comment l’Eglise peut-elle trouver son unité autour de la mission d’évangélisation que revêt l’enseignement catholique ?

Elle ne trouvera pas là son unité, mais c’est de l’unité de sa foi et de son message que l’enseignement catholique peut lui-même trouver la cohérence de sa mission, qui comprend aussi bien l’affirmation claire de son identité que l’accueil de l’universalité sur cette base ainsi clairement définie, et prioritaire. En matière de transmission de la foi, il y a là un enjeu primordial, puisque c’est le premier lieu où l’Eglise est présente aux jeunes générations.

Quelle est la première mission de l’Eglise ? Demeure-t-elle ainsi, et pourquoi ?

« Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. » : voici la mission. Et Jésus ajoute aussitôt ces mots par lesquels se termine l’Evangile selon saint Matthieu : « Voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. » Ainsi, la mission de l’Eglise est bien de rendre le Christ Jésus présent et vivant à tous les hommes de bonne volonté, c’est sa finalité, son but. Mais c’est aussi son principe, sa source, et ce qui la rend possible : c’est bien Lui, rendu présent par l’Esprit qui anime l’Eglise, qui agit à travers elle. Et c’est dans cette mesure, celle donc de la fidélité de l’Eglise à son Epoux, que la mission peut atteindre son but.

C’est pourquoi Jean-Paul II pouvait rappeler, dans l’important document qui tire les conclusions du Grand Jubilé de l’an 2000 et proposait les pistes d’évangélisation pour le nouveau millénaire : « Il y a une tentation qui depuis toujours tend un piège à tout chemin spirituel et à l’action pastorale elle-même : celle de penser que les résultats dépendent de notre capacité de faire et de programmer. Certes, Dieu noud demande une réelle collaboration à sa grâce et il nous invite donc à investir toutes nos ressources d’intelligence et d’action dans notre service de la cause du Royaume. Mais prenons garde d’oublier que ‘‘sans le Christ nous ne pouvons rien faire’’ (cfJ n 15, 5) ». (Lettre apostolique Novo millennio ineunte 6 janvier 2001, n° 38).

Comment voyez-vous l’Eglise dans 10 ans ?

Je ne la vois pas. Organiser des « rencontres » sur le thème de « L’Eglise dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ? », c’est d’abord poser des questions, à partir des éléments dont on peut disposer, qu’il s’agisse des données actuelles ou des enseignements de l’histoire, pour tenter de prévoir autant que faire se peut ; c’est aussi proposer de sortir de certains clichés conservateurs, reçus notamment des dialectiques des années 70, en mettant en évidence une autre perspective, celle de la sacramentalité de l’Eglise qui rend le Christ présent au monde ; c’est enfin et surtout opter pour l’espérance, laquelle ne se réduit ni à un optimisme mondain, ni à une fausse assurance dans ses propres calculs, mais rayonne dans cette « petite fille Espérance » chantée par Péguy, mise en lumière par Jean-Paul II dans son beau livre d’entretiens « Entrez dans l’Espérance » ou plus récemment par Benoît XVI avec son encyclique Spe salvi.

Dans 10 ans, l’Eglise sera-t-elle encore missionnaire, au sens évangélisatrice du terme ?

L’Eglise ne peut être que missionnaire, sinon ce n’est plus l’Eglise. La mission découle de son être même, de cette unité qu’elle reçoit du Dieu un et trine. Il est bon, dès lors, de revenir à la signification profonde de l’évangélisation, au travers de toutes les circonstances, de lieu, de temps, de culture etc., telle que l’a remise en lumière Evangelii Nuntiandi, la grande exhortation apostolique de Paul VI sur « L’évangélisation dans le monde moderne » (8 décembre 1975) : « Il y a un lien profond entre le Christ, l’Eglise et l’évangélisation. (…) Evangéliser, pour l’Eglise, c’est porter la Bonne nouvelle dans tous les milieux de l’humanité et, par son impact, transformer du dedans, rendre neuve l’humanité elle-même. » (n° 16, 18). Comment cesserait-elle d’annoncer le Christ, son Epoux, et de le donner au monde pour son salut ?

« La France tombera très bas, plus bas que les autres nations, à cause de son orgueil et des mauvais chefs qu’elle se sera choisis. Elle aura le nez dans la poussière. Alors elle criera vers Dieu, et c’est la Sainte Vierge qui viendra la sauver. Elle retrouvera sa mission de fille aînée de l’Eglise et enverra à nouveau des missionnaires dans le monde entier ». Que pensez-vous de cette prophétie de Marte Robin ?

Je lis ces mots dans la lumière de l’Espérance. Oui, la France garde, malgré ses faiblesses trop criantes, elles aussi, les nôtres, donc, une vocation privilégiée, celle que les papes ne cessent de lui reconnaître. Comment ne pas remarquer par exemple, que tous les derniers papes ont eu pour la France une affection et un intérêt tout particuliers ? « Le nez dans la poussière » : si c’est un appel à l’humilité qu’évoque ici Marthe Robin, alors elle indique sans doute une voie royale…

Que peut-il manquer aux catholiques, selon vous, pour que l’Eglise reste toujours fidèle à sa mission d’évangélisation ?

Il ne leur manque rien, s’ils marchent avec le Christ, à sa suite, s’ils vivent en lui. Faire preuve de fidélité, c’est justement d’abord reconnaître que nous avons tant reçu, que nous recevons tant. Pensez à la parabole des talents. C’est Charles de Foucauld qui, en méditant sur ce texte, écrivait : « Il nous sera demandé compte de tout ce que nous avons reçu… Et puisque j’ai tant reçu, il me sera beaucoup demandé ! ».

Deux questions plus personnelles : Qui est le Christ pour vous ? Qu’est-ce qui vous donne la force d’évangéliser, en tant que prêtre ?

Puis-je répondre avec le grand saint Paul, que nous célébrons plus particulièrement cette année, tout en mesurant (pas assez) la distance qui me sépare de ce qu’il faudrait être pour y correspondre réellement : « Je vis dans la foi au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi. » (Ga 2, 20) Ou encore : « Pour moi, vivre, c’est le Christ. » (Phil 1, 21).

L’Eglise dans dix ans : quelle unité pour quelles missions ?
Salle Rossini, église ND de Grâce de Passy,
4-10 rue de l’Annonciation,
75016 Paris (métro Passy ou Muette).

« Avec une confiance indéfectible en la puissance de Dieu qui nous a sauvés «en espérance» (Rm 8, 24) et qui veut faire de nous un seul troupeau sous la houlette d’un seul pasteur, le Christ Jésus, je prie pour l’unité de l’Église. La puissance de la Parole de Dieu est telle que nous pouvons tous lui être confiés, comme le fit jadis saint Paul, notre intercesseur privilégié en cette année. Prenant congé à Milet des anciens de la ville d’Éphèse, il n’hésitait pas à les confier « à Dieu et à son message de grâce » (Ac 20, 32), tout en les mettant en garde contre toute forme de division. C’est le sens de cette unité de la Parole de Dieu, signe, gage et garante de l’unité de l’Église, que je demande ardemment au Seigneur de faire grandir en nous. » Benoît XVI, 12 septembre 2008 à Notre-Dame de Paris

PROGRAMME

9h00 : Accueil

10h00 : R.P. Guy Bédouelle o.p. (Angers), Recteur de l’Université catholique de l’ouest
L’Eglise, d’une réforme à l’autre

Gérald de Servigny (Versailles), Prêtre, auteur de La théologie de l’Eucharistie dans le Concile Vatican II
Quels visages de l’Eglise après Vatican II ?

Vincent Richard (Dijon), Curé de paroisse, historien
Paroisses et communautés nouvelles : faut-il choisir ?

Grégory Solari (Genève), Directeur des Editions Ad Solem
La liturgie, creuset de l’unité

12h00 : Echanges avec le public

12h30 : Déjeuner, rencontres, stands

13h30 : Point presse

14h00 : Père Jean-Pierre Marie c.s.j., Prieur général de la Communauté Saint-Jean
Marie, Mère de miséricorde, Mère de l’unité de l’Eglise

Pierre Gardeil (Lectoure), Ecrivain, ancien directeur du lycée Saint-Jean de Lectoure
La foi : ruptures de transmission. Que peut l’enseignement catholique ?

Bruno le Pivain (Angers), Vicaire à la cathédrale d’Angers, directeur de la revue Kephas
L’Eglise, sacrement du Christ, son unité, sa diversité.

15h30 : échanges avec le public

16h00 : pause

16h15 : Table ronde animée par Patrice de Plunkett, écrivain, journaliste, membre du comité éditorial de Kephas, avec : Fabrice Hadjadj (philosophe), Philippe Oswald (Famille chrétienne), Jean-Pierre Denis (La Vie), Christophe Geffroy (La Nef), Nicolas Senèze (La Croix)

17h30 : Conclusion par Mgr Eric de Moulins-Beaufort, évêque auxiliaire de Paris.

___ 

Inscriptions possibles sur place
(15 euros / 10 euros pour les étudiants, prêtres et religieux / gratuit pour les moins de 18 ans).

Inscriptions à l’avance :
Revue Kephas, 5 rue Brault, 49000 Angers
06 60 75 16 06 – colloque.kephas@yahoo.fr
Web : www.revue-kephas.org

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *