Mgr Cattenoz : « Pour évangéliser, remettre le Christ à la première place »

Mgr Jean-Pierre Cattenoz - évangélisation

Mgr Jean-Pierre Cattenoz est archevêque d’Avignon depuis octobre 2002. A quelques jours du forum Communion-Evangélisation qu’il accueille à nouveau cette année dans son diocèse, voici un extrait de l’entretien paru dans mon livre Dieu est de retour, la nouvelle évangélisation de la France (*).

Jean-Baptiste Maillard : Croyez-vous que l’Eglise en France souffre d’un déficit de première annonce ?

Mgr Jean-Pierre Cattenoz : Dans notre système actuel, nous avons perdu le dynamisme de la première annonce lié à la grâce baptismale. En effet, par son baptême, tout baptisé devient « prêtre, prophète, et roi », prêtre pour prier et se sacrifier, prophète pour annoncer le Christ, et roi pour servir.

Dans l’Evangile de Saint Marc, les femmes s’en vont au tombeau. Qui leur apparaît ? Un jeune homme vêtu de blanc qui leur dit « Et maintenant, allez dire à ses disciples et à Pierre : ‘Il vous précède en Galilée. Là vous le verrez, comme il vous l’a dit.’ » (Mc 16,7). Les femmes s’en allèrent et ne dirent rien à personne. Le jeune homme que nous voyons s’en aller tout nu au moment de l’arrestation de Jésus est l’image du catéchumène qui s’approche nu des piscines baptismales. Le drap dont il était vêtu servira de linceul au Christ. Le Christ meurt à sa place et nous retrouvons le jeune homme revêtu de vêtement blanc, lui le baptisé de Pâques à qui désormais est confié le message de Pâques : « Christ est vivant, il vous précède dans la Galilée de vos vies quotidiennes, c’est là que vous le rencontrerez ». Etre évangélisateurs de tous les hommes, telle est la mission de tous les baptisés, quels qu’ils soient. La finale de Saint Matthieu nous le rappelle. Nous devons donc tous nous lancer dans la première annonce.

Doit-on former nos futurs prêtes à la première annonce ?

Bien évidemment. Dans la formation sacerdotale, il faut une découverte du dynamisme missionnaire que doit revêtir l’Eglise. Aussi, avec d’autres évêques, je rêve de rajouter une année de formation à l’évangélisation pratique. Quand j’ai une bonne nouvelle, j’ai envie de la dire au monde entier ! Il faut donc préparer les séminaristes à cette première annonce. Pour le cardinal Hummes, Préfet de la Congrégation pour le Clergé, il faut « jeter le filet au large » de nos églises, et arrêter de se contenter de le mettre aux fenêtres. Il faut aller à la rencontre des gens bien au-delà de nos paroisses, et parler du Christ à ceux qui ne savent pas qu’il est réellement le Fils de Dieu.

L’important n’est pas les différentes méthodes qui permettent d’évangéliser, mais c’est d’être rempli de l’amour du Christ. « La plus belle fille du monde ne peut donner ce qu’elle n’a pas » dit le dicton. Pour un prêtre c’est pareil : s’il n’est pas rempli du Christ, il aura bien du mal à accomplir sa mission. Quand j’étais curé de paroisse, je me souviens qu’une année on s’était demandé ce que nous allions lancer. J’ai proposé de commencer par prier l’Esprit Saint quelques jours pour qu’il nous éclaire. Lors de la réunion suivante, tous les membres du conseil paroissial avaient une réponse qui tournait autour de l’adoration. Nous avons donc décidé de mettre l’adoration dans la paroisse. Seulement, le seul endroit qui pouvait contenir était la crypte, qu’il fallait entièrement rénover. La mairie ne voulait pas en entendre parler. Quelques jours plus tard, je me promenais dans l’église en disant mon chapelet, quand mon pied traversa le planché vermoulu. Nous découvrîmes en dessous une pièce voûtée qui correspondait au chevet de l’église. Il nous suffit de l’aménager et elle permettait un accès de l’extérieur. Finalement, cet espace plus réduit que la crypte était plus approprié. Il fut inauguré pour l’adoration eucharistique, en présence du maire ! Cet exemple nous montre que si l’on prend des décisions à l’échelle humaine, nous aurons une énergie humaine. Mais si nous prions l’Esprit Saint, nous nous plaçons à l’échelle divine.

Le fondateur de Notre Dame de Vie disait d’ailleurs « Je souhaite que vous puissiez dire de l’Esprit Saint qu’il est votre ami ». Depuis Vatican II, on a utilisé une énergie fabuleuse, mais je ne suis pas sûr qu’elle ait toujours dépassé l’échelle humaine. « Le matin à 5 heures, je suis avec le patron », disait l’un de nos prêtres au Tchad. L’évêque d’Haïti me racontait qu’il prenait trois heures d’oraison tous les jours. Dans ma vie d’évêque, je constate aussi que si je suis fidèle à la prière, tout se déroule normalement, mais dès que je me relâche, je me retrouve débordé. Il en est ainsi de tout baptisé.

Lors de sa visite en France il y a deux ans, Benoît XVI nous a invité à mettre le Christ à la première place dans nos activités : qu’en pensez-vous ?

Pour trop de chrétiens, la foi chrétienne relève de « valeurs chrétiennes » alors qu’il s’agit d’une rencontre et d’une vie en Christ. On remarque d’ailleurs que tout le travail de Saint Paul est d’apprendre aux chrétiens à vivre du Christ. C’est pour cela qu’il faut remettre aujourd’hui le Christ au centre de nos activités. Saint Paul renvoie les chrétiens qui se cherchent à la parole du Christ « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ma vie aujourd’hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et qui s’est livré pour moi » (Ga 2-20).

Quand j’ai dit par exemple qu’il fallait remettre le Christ au centre de l’enseignement catholique, beaucoup de gens me sont tombés dessus. Mais c’est pourtant évident. On m’a accusé de communautarisme, mais si Jésus est communautariste, je n’ai plus qu’à me faire bouddhiste ! Plus sérieusement, le message du Christ s’adresse à tous. Aujourd’hui, sous prétexte de respecter les autres, on ne doit plus rien proposer. Qui a parlé de forcer quelqu’un ? Jésus lui-même disait à la foule « Celui qui veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix chaque jour, et qu’il me suive. » (Lc 9, 23). Nous restons libre d’accepter ou de refuser cette proposition. La liberté de l’homme est fondamentale pour rencontrer le Christ, mais elle n’empêche pas d’évangéliser. C’est pour nous, chrétiens, une vraie souffrance de voir la Bonne Nouvelle du salut restée sous le boisseau. Le texte de la Congrégation pour l’éducation catholique est très clair à ce sujet.

Remettre le Christ au centre de nos activités nous aidera à évangéliser. A Mazan, le curé avait lancé du porte à porte. Résultat, les Cours Alpha ont fait le plein ! Ici, en Avignon, j’ai vu un grosse paroisse retrouver le dynamisme de l’évangélisation en quatre ans. Nous essayons de rendre le diocèse vraiment évangélisateur. C’est ainsi que nous profitons de cet événement culturel qu’est le Festival d’Avignon pour évangéliser à travers toutes les paroisses et des manifestations de rue. Pour Noël nous mettons en œuvre la pastorale des santons de Provence avec le texte magnifique d’Yvan Audouard en distribuant les horaires des messes de minuit. « Jésus naît en Provence, et les gens se convertissent » disait-il.

Vous participez chaque année à Communion-Evangélisation, pourquoi ?

Il nous faut réfléchir ensemble, constamment, à comment trouver tous les moyens possibles pour annoncer le Christ. C’est le sens de cet événement lancé par Mgr Dominique Rey, qui nous permet aussi d’évangéliser sur le terrain. J’aimerais bien que beaucoup d’évêques nous rejoignent, aussi je lance un appel auprès de mes frères pour qu’ils s’y mettent aussi.

Aujourd’hui je m’interroge par exemple sur l’urgence de rejoindre les jeunes couples. Ne fait-on pas trop pour les ados et pas assez pour les 20-30 ans ? C’est une vraie question, surtout si nous voulons voir jaillir des vocations chrétiennes – mariage ou vocation religieuse. Peut-être sommes-nous pas tout simplement assez équipés, car il existe des initiatives en ce sens qu’il faudrait multiplier par cent ou mille !

Que manque-t-il aux catholiques de France pour évangéliser davantage ?

« Et les dons que le Christ a faits, ce sont des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des pasteurs et catéchètes, afin de mettre les saints en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ » (Ep 4, 11-12) Voici ce qu’il nous faut pour évangéliser davantage. Cela part d’un don du Christ, et cela abouti à la mission.

Nous ne sommes pas des consommateurs. Il y a une mission à accomplir. Tous les moyens sont bons pour parvenir à aller vers les autres et leur annoncer le Christ. Je me souviens par exemple m’être autoproclamé aumônier de la SNCF sur le trajet Paris-Toulouse : les gens venaient s’asseoir à côté de moi et cela a donné lieu à de vraies rencontres ! Chacun doit trouver son propre charisme.

Comment voyez-vous l’Eglise dans dix ans ?

« Je ne suis pas chargé de le savoir, je suis chargé d’évangéliser », comme disait un frère évêque. Nous sommes appelés à apporter notre pierre à l’édifice sans nous soucier de ce que sera demain. Aujourd’hui j’ai besoin de prêtres pour mon diocèse, aussi je vais les chercher moi-même au Brésil, en Pologne ou en Asie. Dans ces pays que la vieille Europe a évangélisés, nos frères sont très heureux de nous rendre la pareille : « on est heureux de vous aider aujourd’hui », nous disent-ils, même si les différences culturelles rendent les choses moins faciles.

En revanche, si le phénomène de la crise des vocations sacerdotales ne s’inverse pas, j’ai bien peur que nous allions d’ici quelques années vers une Eglise sans prêtres, et donc que nous soyons de plus en plus privés des sacrements, sauf dans les grandes villes.

Pour évangéliser, il suffit d’une Bible et de Jésus dans son cœur. Ce qui aide, c’est une pauvreté, la plus grande possible. « Bienheureux les pauvres ». Je suis moi-même bien incapable de suivre les béatitudes ! Le Fils n’a rien, il se reçoit de son Père éternellement. « Je commence à comprendre ce qu’est la pauvreté ». Il nous faut vivre l’épanouissement de la foi dans la pauvreté, pour tout recevoir du Père. L’Esprit Saint nous donnera tout ce qu’il nous faudra à chaque instant.

(*) Dieu est de retour, la nouvelle évangélisation de la France, éditions de l’œuvre, juin 2009 (voir www.dieuestderetour.com). Dans le reste de cet entretien : les grandes étapes de l’évangélisation, l’école catholique, la place de la miséricorde dans l’évangélisation, le lien entre sainteté et évangélisation. Pour se le procurer : Amazon.

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