Evangéliser au Japon ?

« Toutes ces luttes en faveur de la vie, de la santé, de la dignité humaine constituent un témoignage nécessaire exprimant un visage du Dieu de Jésus Christ », écrit le père Edouard Brzostowski dans son dernier ouvrage « Evangéliser au Japon ? », publié aux éditions L’Harmattan, après plus de 40 ans de vie missionnaire au Japon.

Depuis 1971, le père Brzostowski est responsable de la paroisse d’Asada, dans l’immense zone industrielle de Kawasaki, où il a participé à diverses luttes contre les injustices sociales, pour la reconnaissance des maladies du travail, contre la discrimination raciale et pour la paix. Considéré comme un témoin précieux de l’histoire sociale du Japon, il offre à Zenit son témoignage, retraçant son parcours de prêtre, ses espérances, ses difficultés, ses angoisses.

Zenit : Père Brzostowski , parlez-nous de votre arrivée au Japon ?

P. Brzostowski : Je suis né en 1932 à Sens (Yonne) de parents polonais arrivés en France après la Première guerre. Dès l’âge de 7 ans, j’ai désiré devenir prêtre. Après mes études au grand séminaire de Sens, je fus ordonné prêtre (1955) et envoyé au Prado, près de Lyon pour une année de formation. Après 4 ans de travail pastoral dans mon diocèse, je réponds à une invitation de Mgr Arai, évêque de Yokohama, et après deux années de formation à Rome, j’arrive au Japon en 1963.

Depuis 1971, je suis responsable de la paroisse d’Asada, dans l’immense zone industrielle de Kawasaki. Là, j’ai collaboré à la création d’une équipe d’ACO (j’en suis toujours l’aumônier) et je suis devenu membre actif de la commission « justice et paix », pour répondre aux appels des petits et des pauvres. Je participe ainsi à diverses luttes : contre la pollution atmosphérique (de 1971 à 1999), contre des licenciements injustes et des fermetures arbitraires d’usines, pour la reconnaissance de maladies du travail, contre la discrimination raciale, pour la paix…

Zenit : Si vous deviez résumer votre expérience de prêtre vivant en monde ouvrier a Kawasaki depuis 1971, que diriez-vous ? Qu’est-ce qui a été le plus déterminant ?

P. Brzostowski : Il est bien difficile de voir des résultats concrets de ma présence au Japon, car le nombre de baptêmes est bien petit. Mais ce qui m’a toujours préoccupé, c’est de répondre à l’appel du Christ nous disant : « Allez dans le monde entier annoncer la Bonne Nouvelle ! Soyez mes témoins ! ». C’est pourquoi, tout en tenant compte des orientations exprimées par l’épiscopat local, j’ai essayé d’être attentif à la situation des ouvriers travaillant dans cette immense zone industrielle (40.000 entreprises environ !).

D’où mon désir de voir naître et grandir des jeunes et des adultes du monde ouvrier, en tant que témoins du Christ, ce qui explique l’intérêt que j’ai porté à la naissance de la JOC, de l’ACO dans notre diocèse de Yokohama, ainsi que ma disponibilité pour être le traducteur des délégués japonais aux Assemblées générales du MMTC (Mouvement mondial des travailleurs chrétiens).

Ce service n’a pas été toujours très facile. J’ai dû affronter une lutte qui m’a rendu malade. Je me suis sérieusement demandé si je ne devais pas quitter le Japon pour aller travailler ailleurs (aux Philippines, par exemple). Une année sabbatique m’a permis de rester ici, mais avec un cœur tout neuf !

Quand je suis arrivé au Japon en janvier1963, j’ai découvert une Eglise bien éloignée des problèmes concrets du peuple. Deux assemblées, dites NICE (National Incentive Convention for Evangelization), composée d’évêques, prêtres, religieuses, laïcs, eurent lieu en novembre 1987 et en 1993. Elles voulaient créer un dynamisme pour remédier aux problèmes selon la mission de l’Eglise et souligner la nécessité d’une formation permanente des fidèles, axée sur la dimension sociale.

Depuis que Dieu s’est fait homme en Jésus Christ, on ne peut plus séparer la cause de Dieu de celle de l’homme. « Ce que tu feras aux plus petits, c’est à moi que tu l’auras fait ». Et saint Jean nous dit : « Tout esprit qui divise Jésus n’est pas de Dieu » (I, Jn, 4-3). C’est donc dans ce contexte que j’ai essayé de vivre la mission reçue comme serviteur de l’Alliance entre Dieu et les hommes.

Zenit : Vous avez participé à de très nombreuses luttes en tant que responsable de l’action catholique ouvrière (ACO), puis comme membre de la Commission « justice et paix ». Et vous témoignez dans votre livre d’un monde du travail, dans le bassin industriel de Kawasaki, extrêmement dur. Qu’en est-il actuellement ?

P. Brzostowski : Pour baisser les coûts de production, les grosses entreprises diminuent le nombre des titulaires et augmentent le nombre d’employés intérimaires, sans contrat fixe. Les sous-traitants de ces grosses entreprises, souvent multinationales, accueillent aussi très souvent des étrangers au titre d’apprentis avec un salaire ridicule (24.000 yens par mois, alors que le salaire minimum d’un ouvrier s’élève à 300.000 yens !). En fait, ces « apprentis » déguisés, travaillent à la production de pièces nécessaires aux grosses entreprises. Celles-ci réussissent ainsi à baisser leurs coûts de production.

Voici un exemple concret de ce phénomène : le 16 février 2007, 3 jeunes vietnamiennes, déléguées de leurs camarades, déposent leur plainte au Bureau de TOYOTA à Tokyo, soutenues par une centaine de syndicalistes japonais. Kojima, membre de notre équipe ACO (cf. « Evangéliser au Japon? » p. 84 -90), fait partie de la délégation qui dépose cette plainte auprès des représentants de Toyota. Ces vietnamiennes étaient accueillies comme « apprenties » par l’entreprise TMC, sous-traitant de Toyota. En fait, elles travaillaient à la production des pièces nécessaires aux voitures Toyota, comme tous les autres ouvriers japonais de TMC.

La direction a confisqué leur passeport et leur livret bancaire pour les empêcher de quitter l’entreprise. Le temps passé aux toilettes est chronométré, et elles doivent payer 15 yens par minute. L’interdiction du portable les amène à utiliser le téléphone de l’entreprise. A chaque fois, elles doivent payer 10.000 yens d’amende. Le « harcèlement sexuel » est quotidien. Elles ont déposé une plainte concernant leur salaire inférieur au minimum garanti (684 yens de l’heure). Le bureau du travail a fait une enquête auprès de 22 entreprises sous-traitantes et a ordonné de verser 50 millions de yens aux 200 ouvriers lésés…

Kojima me demande de participer aux négociations avec la direction de Toyota, menées par une délégation de 5-6 syndiqués. Cela évoque en moi la parabole du riche et du pauvre Lazare (Luc 16, 19-31).

Zenit : Le 24 novembre 2008, vous allez fêter la béatification de 187 martyrs au Japon. Quel peut-être l’impact de cette béatification sur la vie de l’Eglise au Japon et celle de la société ?

P. Brzostowski : « Le sang des martyrs est une semence de nouveaux chrétiens », disait Tertullien. Certes, nous espérons qu’il en sera ainsi, mais dans la réalité quotidienne actuelle, qu’en est-il ? La chaîne nationale TV NHK nous disait récemment que 70% de la population vit dans l’inquiétude et l’anxiété. La petite poignée de chrétiens (1% en incluant les protestants et les orthodoxes), la foule de ceux qui se disent bouddhistes, shintoïstes ou membres des « nouvelles religions » semblent bien incapables de répondre aux besoins de cette foule immense (126 millions d’habitants). Le courant du « New Age » sous diverses formes, trouve ici une proie facile.

Par ailleurs, depuis plus d’une vingtaine d’années, un nouveau courant s’est fait jour dans notre Eglise. Voici en quels termes un bibliste exprimait sa pensée sur ce sujet : « Se placer du point de vue de ceux qui sont au bas de l’échelle sociale, d’un point de vue évangélique voir si les plus petits peuvent bénéficier des biens fondamentaux (logement, nourriture, vêtement, santé, liberté), utiliser les ressources naturelles et les techniques modernes avec mesure, voilà le mouvement que nous voudrions promouvoir. Aucun doute que ce mouvement ne soit en lui-même une évangélisation ».

Je ne pouvais pas être d’accord et je l’ai montré en citant entre autre Paul VI. Après avoir reconnu dans ce témoignage (comportant présence, participation, solidarité) un élément essentiel et premier dans l’évangélisation, il déclare clairement : « Cependant, ce témoignage restera toujours insuffisant, car il se révélera à la longue impuissant s’il n’est pas éclairé, justifié, explicité par une annonce claire, sans équivoque, du Seigneur Jésus… Il n’y a pas d’évangélisation vraie si le nom, l’enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth Fils de Dieu ne sont pas annoncés ». (cf. « Evangéliser au Japon ? » p.123).

J’ose espérer que cette béatification suscitera un renouveau dans le désir de former de nombreux témoins vraiment amoureux du Christ. Parmi ces 187 martyrs, il n’y avait que 5 prêtres. Tous les autres étaient des laïcs, adultes et enfants. Actuellement, les enfants et les jeunes baptisés se laissent prendre totalement par les activités sportives et les cours particuliers afin de pouvoir entrer plus tard dans les « meilleures » universités. Ces activités et ces sports ayant lieu le dimanche, ils ne viennent plus à l’église. Comment pourraient-ils devenir témoins (martyrs) du Christ par la force de l’Esprit (Act. 1, 8) ?

Source : Zenit

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