Frères des autres

Comment ne pas évoquer en ces jours la sortie du film « Des Hommes et des dieux » évoquant le martyr des moines de Tibéhirine ? Il me semble que la figure étonnamment vivante de ces sept frères assassinés en 1996 surplombe et éclaire notre époque dans sa complexité et sa beauté.

Tibéhirine, c’est le choix de se faire « Frères des autres », frères de ceux que l’on veut simplement aimer, servir, dans des temps de violence où tout pousse à fuir. C’est le choix éclairé de la fraternité humaine, de la fidélité. Ce sont de grands moments de doute et de violence intérieure, des combats pour rester debout face à l’adversité, face à la peur, face au désir de fuir. C’est le don de sa vie, qui n’élude pas la passion et le « éloigne de moi cette coupe ». Parce que face à sa propre mort, aucun homme ne peut dire simplement  « même pas mal, même pas peur ». S’ils avaient été inconscients, téméraires, s’ils avaient simplement minimisé les risques, s’ils n’avaient jamais eu le ventre retourné de peur, leur exemple aurait déjà été sidérant. Que leurs écrits, et tous les témoignages, nous les montrent comme des hommes lentement broyés par la meule, lucides, porteurs de leurs propres limites et combats intérieurs, les rend encore plus admirables.

Pour un homme de bien, à la limite, on serait prêt à mourir, dit Saint Paul, mais pour un pécheur ? Pour paraphraser, je dirais, pour évangéliser, à la limite, on serait prêt à donner, mais juste pour aimer ?

Car ce que m’inspire l’histoire de Tibéhirine, c’est l’exemple d’un amour du prochain gratuit, désintéressé, qui va bien au-delà de ce dont nous serions capables a priori. Un amour qui respecte l’autre, et l’accueille comme un don. Puissions-nous, quand nous témoignons, quand nous sommes engagés dans des actions d’évangélisation, avoir au corps, au coeur, à l’âme, et en paroles, un petit peu de l’esprit des frères de Tibéhirine. Que chaque être humain rencontré puiss lire en nous quelque chose comme :

O mon frère, ou ma soeur, je vois en toi le plus beau des trésors. Je ne t’aime pas d’un amour mièvre, car je connais le prix de l’amour parfois : peurs, silences, pleurs, douleurs. Je t’aime en homme debout qui a peur de rester, mais qui reste quand-même. Je t’aime en homme doutant qui se reçoit chaque jour dans la prière. Je t’aime en homme tenté de ne jamais aimer, de tout garder pour lui, de juger et de condamner. Je t’aime pour ce que tu es. Je t’aimerai encore si tu ne m’écoutes pas, si tu ne me vois pas, si tu ne m’entends pas. Je t’aimerai si ce que je te dis te fait hurler de rire, t’ennuie ou te débecte. Je t’aimerai si tu reçois mon témoignage, et si tu ne le reçois pas. Je t’aimerai si tu décides d’ouvrir ton coeur à l’Evangile, et si tu ne le décides pas. Quoi que tu choisisses de faire, dans ta sainte liberté, je t’aimerai.

Puissions-nous toujours à l’exemple des frères de Tibéhirine, garder une attitude de solidarité humaine, d’amour gratuit de l’autre, qui n’attend rien en retour, qui reste aimant malgré les déconvenues, les rejets, la violence, puissions-nous nous faire frères des autres. Alors l’annonce explicite de Jésus sauveur ne sonnera pas comme un rabâchage niais, un prosélytisme agressif, une technique marketing, mais comme le trop-plein de notre amour.

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