S’opposer à la christianophobie est un impératif

Extraits de l’intervention du secrétaire de la Section pour les Relations avec les Etats, prononcée le vendredi 29 août 2008 dans le cadre du «Meeting de Rimini», en Italie, publiés mardi par L’Osservatore Romano en langue française.

Nous savons tous que ces derniers jours ont explosé de graves violences contre les communautés chrétiennes dans l’Etat indien d’Orissa, suite au déplorable assassinat d’un leader hindou. Plusieurs personnes ont été tuées, d’autres encore ont été blessées; plusieurs centres de culte, propriétés de l’Eglise, et des habitations privées ont été détruites. C’est pour cette raison que mercredi 27 août 2008, le Saint-Père a condamné avec fermeté toute attaque contre la vie humaine – dont le caractère sacré exige le respect de tous – et a voulu exprimer sa proximité spirituelle et sa solidarité avec les frères et sœurs dans la foi indiens, si durement éprouvés (cf. L’Osservatore Romano en langue française n. 35 du 2 septembre 2008).

Le thème de la liberté religieuse est donc d’une grande actualité. C’est aussi pour cette raison que j’ai écouté avec beaucoup d’attention les paroles du vice-président du Parlement européen, M. Mario Mauro, promoteur d’une Résolution qui a trouvé un large écho, «sur les graves épisodes qui mettent en danger l’existence des communautés chrétiennes et d’autres communautés religieuses». Ce document passe en revue les nombreuses violations et les graves violences contre les chrétiens et les membres des autres religions, en ne se proposant pas tant d’être exhaustif, que de lancer un message politique aux responsables de ces effroyables épisodes et aux institutions européennes elles-mêmes qui ne sont pas toujours à l’abri d’une sorte de préjugé antireligieux et, en particulier, antichrétien. La Résolution, en plus d’énumérer des problèmes, des situations et des épisodes de violences, demande au Conseil et à la Commission de prêter une attention particulière à la situation des communautés religieuses, y compris chrétiennes, au moment de l’élaboration et du renforcement de ses programmes de coopération et d’aide au développement des pays où ces communautés sont menacées. La Résolution, est donc devenue un point de référence utile dans l’attention nécessaire au respect de la liberté religieuse.

Bien sûr nous savons tous – et M. Mauro est parmi les premiers à le percevoir – que les défis contre la liberté religieuse ne se trouvent pas seulement en dehors du «jardin» de notre «maison occidentale», bien que l’une de ses «structures portantes» soit précisément la liberté, entendue comme besoin fondamental de la personne. La culture occidentale aujourd’hui risque toutefois d’opposer la liberté à la vérité et à la justice. La liberté, en revanche, a besoin d’un fondement qui lui permette de se développer, sans mettre à risque la dignité humaine et la cohésion sociale. Un tel fondement ne peut qu’être transcendant, parce que seul celui-ci est assez «élevé» pour permettre à la liberté de s’étendre au maximum et, dans le même temps, assez «solide» pour pouvoir l’orienter et la qualifier en toute circonstance. Seule la foi dans l’Absolu transcendant est une garantie contre les faux absolus terrestres. Là où Dieu est considéré comme une grandeur secondaire, que l’on peut temporairement ou durablement mettre de côté, au nom de choses plus importantes, alors précisément ces choses soi-disant plus importantes échouent. La conclusion tragique de toutes les idéologies politiques, même de signes opposés, le démontrent amplement.

A la lumière de ce que j’ai observé, il est facile de comprendre que l’engagement en faveur de la liberté religieuse, en quelque sorte, est sous-jacent à presque tous les dossiers traités par la Section pour les Relations avec les Etats de la Secrétairerie d’Etat que j’ai l’honneur de présider. On pourrait ajouter que le Saint-Siège s’en occupe depuis toujours, même si, bien sûr, selon des modalités et des orientations différentes, en vertu du lien étroit existant entre sa nature et sa mission et, justement, la liberté religieuse.

La nature religieuse du Saint-Siège et sa vocation universelle font que sa diplomatie n’établit pas ses priorités en fonction d’intérêts économiques ou politiques et qu’elle n’a pas d’ambitions géopolitiques. Les priorités «stratégiques» de la diplomatie pontificale sont, avant tout, d’assurer les conditions favorables à l’exercice de la mission propre à l’Eglise catholique en tant que telle, mais aussi à la vie de foi de ses membres, et donc au libre exercice de leurs droits humains et de leurs libertés fondamentales.

Dans la réflexion de l’Eglise – et je pense avant tout ici aux documents les plus récents et faisant le plus autorité, tels que la Déclaration Dignitatis humanae du Concile Vatican II – la liberté religieuse est un droit subjectif insuppressible, inaliénable et inviolable, avec une dimension privée et une autre publique; une dimension individuelle, une autre collective et enfin une dimension institutionnelle. Dans cette perspective, je suis heureux de signaler l’erreur où tombent tous ceux qui interprètent aujourd’hui la liberté religieuse comme une liberté de la religion. Ceux-ci, en effet, présupposent que la religion serait un danger ou un ennemi, plutôt qu’une exigence insuppressible pour toute personne, en tout lieu et en tout temps; de manière plus profonde, ils nient la dimension transcendante de la personne. D’ailleurs, pour défendre la liberté, ils en expriment en réalité une conception réductrice, car ils l’entendent uniquement comme une absence de coercitions externes, véritables ou présumées, mais non comme une possibilité d’adhérer au vrai et au bien et d’agir en conséquence.

Dans le cadre des Nations unies, le thème de la liberté religieuse est affronté chaque année, de manière spécifique, à New York et à Genève. A New York, lors du Troisième Comité de l’Assemblée générale, le Saint-Siège participe aux négociations sur la résolution concernant cet argument et prononce toujours une intervention.

A Genève également, on discute régulièrement sur la liberté religieuse, pendant les sessions du Conseil des Droits de l’homme. En de telles circonstances, le Saint-Siège prend généralement la parole sur les thèmes de la liberté, de l’intolérance et de la diffamation des religions. En outre, il suit ce thème dans le cadre des négociations informelles sur les Résolutions qui seront adoptées par le Conseil.

Concernant le système sien, le rapport annuel sur le respect de la liberté religieuse dans le monde est l’objet d’une attention particulière. Le Rapporteur s’est rendu deux fois auprès du Saint-Siège, pour approfondir divers thèmes liés à son mandat

Tant dans le cadre des Nations unies, que dans celui de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (osce), comme on le dira plus avant, le Saint-Siège ne se lasse jamais de souligner que le modèle du droit à la liberté religieuse se trouve dans l’égale dignité de toutes les personnes humaines. Par conséquent, pour promouvoir cette dignité de manière intégrale, on doit combattre avec efficacité, aussi bien ce que l’on appelle la christianophobie que l’islamophobie et l’antisémitisme.

L’expression «christianophobie» a été introduite pour la première fois en 2003, dans une Résolution du troisième Comité de la 58e Assemblée générale de l’ONU. En cette circonstance, le terme fut associée à l’islamophobie et à l’antisémitisme et, depuis lors, il est apparu dans divers documents de l’ONU et d’autres Organisations internationales, sans toutefois avoir jamais été défini. Tout bien considéré, il me semble qu’il consiste en un ensemble de comportements, que l’on peut regrouper sous trois catégories: l’éducation erronée, voire la désinformation sur les chrétiens et sur leur religion (en particulier à travers les médias); l’intolérance et la discrimination subie par des citoyens chrétiens, notamment à travers la législation ou des mesures administratives, par rapport à ceux qui professent d’autres religions, ou bien n’en suivent aucune; les violences et la persécution.

Comme on le voit, la discrimination et l’intolérance envers les chrétiens représentent des problématiques particulièrement importantes, au niveau humain, politique et social, ainsi que religieux. Elles doivent être affrontées avec la même détermination que celle du combat contre l’antisémitisme et l’islamophobie, si l’on veut résoudre chacune de ces questions, qui restent malheureusement de grande actualité. Concernant l’Eglise catholique, il suffira de rappeler qu’en 2007 vingt-et-un missionnaires ont été tués.

En Irak, on calcule qu’avant 2003 les citoyens chrétiens étaient environ un million. A présent près de la moitié d’entre eux ont quitté le pays, en se réfugiant notamment en Syrie et en Jordanie. Les facteurs d’agression sont multiples: économiques mais aussi spécifiquement religieux, c’est-à-dire des violences infligées en raison de la foi. D’où la nécessité de mettre fin à celles-ci et d’assurer une aide humanitaire aux chrétiens réfugiés dans les territoires limitrophes, ainsi qu’à ceux qui sont en revanche déplacés à l’intérieur du pays. Par ailleurs, il faut normaliser le statut de ceux qui se trouvent dans divers pays européens, comme immigrés irréguliers.

Dans de nombreux autres pays, ensuite, les chrétiens sont victimes de préjugés, de stéréotypes et d’intolérances, parfois à caractère culturel.

Face à une telle situation, on comprend bien que l’efficacité de l’action internationale dépend, dans une large mesure, de sa crédibilité, et donc aussi de son caractère «inclusif». En d’autres termes, il serait paradoxal d’omettre d’adopter des mesures concrètes pour garantir aux chrétiens de jouir de la liberté religieuse sans aucune forme de discrimination, ou bien de créer une sorte de hiérarchie entre les intolérances, tandis qu’on tente justement d’éliminer la discrimination et l’intolérance. D’autre part, il serait également erroné de la part des communautés d’instrumentaliser des mesures juridiques ou administratives à leur égard, en taxant de discrimination tout intérêt légitime accordé à leur activité.

Dans le cadre des Nations unies, les délégations du Saint-Siège essaient en outre de focaliser le débat sur la valeur et sur la portée de la liberté religieuse en elle-même, pour éviter qu’elle soit considérée uniquement en relation à d’autres droits et comme si elle était en quelque sorte un obstacle, plutôt qu’une garantie à leur exercice. Le problème est que l’on fait passer de simples revendications pour de vrais droits, ou bien que l’on absolutise certains droits tout en en niant d’autres ou, pour le moins, en établissant des priorités arbitraires entre les droits tout en entravant le plein exercice de certains d’entre eux.

Enfin, le Saint-Siège ne manque pas de suivre avec attention les initiatives promues non seulement par l’ONU, mais aussi au sein d’autres Organisations internationales, pour donner un élan au dialogue intercultutel et interreligieux. Comme l’a rappelé le 7 janvier dernier le Pape Benoît XVI au Corps diplomatique: «Pour être vrai, ce dialogue doit être clair, évitant relativisme et syncrétisme, mais animé d’un respect sincère pour les autres et d’un esprit de réconciliation et de fraternité» (cf. ORLF n. 1 du 8 janvier 2008). Le dialogue interreligieux ne sert donc pas à «niveler» les religions, ou pour le moins à «estomper» les différences et par conséquent à mettre fin à leur incompatibilité et à leur prétention à la vérité. Et il ne consiste pas non plus «en une aide réciproque, par exemple, à devenir de meilleurs chrétiens, juifs, musulmans, hindous ou bouddhistes. Cela relèverait de la plus complète absence de convictions où – parfois sous le prétexte d’indiquer ce que chacun a de meilleur – nous ne prendrions au sérieux ni nous-mêmes ni les autres et nous renoncerions définitivement à la vérité» (J. Ratzinger, La Chiesa, Israele e le religioni del mondo, Cinisello Balsamo, 2000, p. 73). Ce dialogue peut plutôt favoriser la collaboration des religions sur des thèmes d’intérêt commun, tels que la dignité de la personne humaine et la construction de la paix; il encourage à un profond respect pour la foi de l’autre et à la disponibilité à rechercher, dans ce que l’on rencontre comme étranger, la vérité qui peut aider chaque personne à progresser. Mais en aucun cas cela ne peut avoir lieu en renonçant à la vérité; au contraire cela n’est possible qu’à travers son approfondissement. En effet, le relativisme n’unit pas. Pas plus que le pur pragmatisme. Le renoncement à la vérité et à la conviction n’élève pas l’homme et ne le rapproche pas non plus des autres. Par ailleurs, ces initiatives internationales doivent être conscientes que la religion a des caractéristiques spécifiques, qui doivent être respectées.

Concernant les Organisations internationales à caractère régional, il faut rappeler que le Saint-Siège est membre de plein droit de l’OSCE. C’est grâce au Saint-Siège, en effet, que l’Acte final d’Helsinki cite expressément la liberté religieuse au nombre des droits humains que les Etats signataires se sont engagés à respecter, pour assurer la paix et la sécurité à leurs citoyens. Le Saint-Siège a toujours été un point de référence sur ce sujet, également parce qu’il s’est présenté comme porteur d’intérêts religieux généraux et non seulement limités aux confessions catholiques.

Dans le développement du processus d’Helsinki, au sujet de la liberté religieuse une double ligne a été suivie. Les premières années, on s’est efforcé d’obtenir la reconnaissance du contenu de ce droit et cela a été obtenu, de manière satisfaisante, avec le document conclusif de la Réunion de Vienne de 1989. Au cours des dernières années, en revanche, il a été souligné avant tout que le thème de la liberté religieuse ne peut pas être incorporé à l’intérieur de celui de la tolérance. En effet, si celle-ci était la suprême valeur humaine et civile, alors toute conviction recherchant authentiquement la vérité, qui exclurait les autres, serait de l’intolérance. Plus encore, si toute conviction était tout aussi bonne qu’une autre, on finirait pas être tolérants même à l’égard d’aberrations. Allant au bout de cette aporie, Engelhardt en est arrivé à dénoncer le paradoxe suivant: «Si l’on ne réussit pas à démontrer l’immoralité de certaines lignes de conduite, alors l’assistance médicale apportée par Albert Schweitzer et celle prêtée dans les camps de concentration nazis seront tout autant défendables (…) le comportement des individus moralement répugnants sera justifiable ou injustifiable, ni plus ni moins que celui des saints» (H.T. Engelhardt, Manuale di bioetica, Milan, 1999, p. 22).

La dignité de l’homme se fonde sur sa capacité de vérité. Absolutiser la tolérance est, en revanche, se retirer devant cette dignité. Absolutiser la tolérance, en effet, signifie la transformer en valeur suprême, mais cela met inévitablement la vérité au second plan et la relativise. Le renoncement à la vérité, quant à lui, livre l’homme au calcul du plus fort, de l’utile ou de l’immédiat, en privant la personne de sa grandeur.

A la lumière de cette conviction, le Saint-Siège a en outre obtenu que, dans le cadre de ce que l’on appelle le «programme sur la tolérance» de l’OSCE, l’on ne s’occupe pas exclusivement des très graves phénomènes de l’antisémitisme et des discriminations contre les musulmans, mais également des épisodes d’intolérance contre les chrétiens, tout aussi inacceptables. Le Saint-Siège a été également l’artisan de l’institution d’un représentant spécial du président en exercice de l’OSCE, ayant pour mission de surveiller et de documenter les épisodes de racisme et de discrimination, avec une attention particulière à l’égard de ceux dirigés contre les chrétiens et les membres d’autres religions. Par la suite, on a largement œuvré pour que, dans plusieurs conférences internationales organisées par l’OSCE, ce thème soit abordé de manière spécifique au cours des sessions de travail, créant ainsi un précédent important au niveau multilatéral.

Pour rester dans le cadre international régional, chacun connaît la contribution du Saint-Siège afin que le Traité de Lisbonne, signé en décembre dernier, contienne l’actuel art. 2, 28. Sans entrer dans le détail de ce Traité, parce que nous ne sommes pas ici pour l’évaluer, je signale que cette disposition affirme que l’Union européenne respecte et ne porte pas préjudice au statut dont les Eglises et les communautés religieuses jouissent dans les législations nationales des Etats membres. Cette garantie s’appuie sur le principe de subsidiarité, cher à la doctrine sociale de l’Eglise, et prend acte du fait qu’en Europe, la configuration des rapports entre l’Etat, les Eglises et les communautés religieuses est très variée: que l’on pense à la diversité de la situation en Grèce, en France, en Angleterre ou en Pologne! En outre, cet article engage l’Union européenne à entretenir un dialogue ouvert, transparent et régulier avec les confessions religieuses, fondé sur la reconnaissance de leur identité et de leur contribution spécifique. Ce dialogue est nécessaire, entre autres, en vue de respecter les principes d’un authentique pluralisme et de construire une vraie démocratie. Du reste, Alexandre de Tocqueville ne soulignait-il pas: «Le despotisme n’a pas besoin de la religion, mais la liberté et la démocratie, si» (De la démocratie en Amérique, 1,9)?

En ce qui concerne l’action du Saint-Siège en Europe, je crois opportun de signaler que, dans un esprit constructif, celle-ci répond à deux attaques graves contre la liberté religieuse: la séparation entre la religion et la raison, qui relègue la première exclusivement au monde des sentiments, et la séparation entre la religion et la vie publique.

En ce qui concerne le premier aspect, il faut rappeler avec force qu’il n’est pas possible d’éliminer de la religion la question de la vérité: cela précisément pour respecter la dignité humaine, sur laquelle est fondée la liberté religieuse elle-même. Celle-ci, du reste, comme toute liberté, n’est jamais une fin en soi, mais elle est orientée vers la vérité et l’homme ne peut pas se résigner à demeurer, sur l’essentiel, un «aveugle de naissance». Le rapport intrinsèque entre la liberté et la vérité et la vérité de la liberté trouvent aujourd’hui un terrain décisif de vérification dans la liberté de conversion, entendue comme une dimension de la liberté religieuse. Si l’on veut vivre de manière responsable, en effet, on ne peut pas se soustraire à l’obligation de rechercher la vérité sur Dieu, en tant que fin ultime de l’homme. Le droit à la liberté religieuse, par conséquent, présuppose le devoir de rechercher la vérité sur Dieu avec une volonté exempte de coercitions et avec une raison exempte de préjugés.

La liberté religieuse elle aussi exige alors du discernement: à la fois parmi les formes de religion, pour identifier celles qui répondent pleinement à la soif de vérité de toute personne, et au sein même de la religion, en direction, de son authentique identité et réalisation. Pour tout croyant et pour la religion, cela représente un défi. En particulier, cela suppose que les religions «donnent du sens» à la vie, dans le contexte d’une société sécularisée, et ne se réduisent pas à de simples agences de solidarité sociale. Soloviev attribue un livre à l’Antéchrist, La vie ouverte à la paix et au bien-être du monde, qui a comme contenu essentiel l’adoration du bien-être et de la planification rationnelle. La religion ne peut certes manquer de jouer un rôle social. Toutefois, cela advient avant tout en conservant le sens de Dieu et de la transcendance. La solidarité, l’accueil et les valeurs civiles sont donc des facteurs essentiels, que la religion promeut depuis toujours précisément parce qu’elle vit dans le sens de Dieu. Se référant à l’Eglise catholique, Benoît XVI a écrit dans Deus caritas est (n.28): «L’Eglise ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l’Etat. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer».

D'autre part, une saine laïcité comporte la distinction entre religion et politique, entre Eglise et Etat, sans que cela ne fasse de Dieu une hypothèse privée, ni exclue la religion et la communauté ecclésiale de la vie publique, précisément en raison de la dimension sociale de la foi. Par ailleurs, le critère d'égalité civile n'est pas respecté lorsque l'on impose aux croyants la charge supplémentaire d'argumenter et si Deus non daretur : tandis que la raison théiste ne pourrait pas être invoquée publiquement, les arguments rationalistes et séculiers le pourraient.

Nous ne devons pas nous cacher du fait que, dans la société mondialisée d’aujourd’hui, le contact avec les «différences» peut créer une incommunicabilité de fond et la tentation d’imposer l’espace public comme «neutre». Toutefois, si l’on veut étendre au maximum la liberté de tous sans couper les liens qui consentent d’être non seulement plus proches, mais surtout plus unis, il faut se reconnaître publiquement dans un code éthique commun. Mais pour que cela advienne pleinement, il est indispensable de reconnaître la dimension publique de la liberté religieuse. Cette liberté, en effet, est porteuse de valeurs éthiques, capables de féconder la démocratie et d’engendrer la culture.

La liberté religieuse possède une dimension publique intrinsèque, parce que ce que l’on croit ne doit pas être caché mais au contraire partagé. Toute tradition religieuse solide exige l’exhibition de sa propre identité; elle ne veut pas resté cachée ou se mimétiser. Et le meilleur visage de la laïcité doit accueillir et protéger le patrimoine de spiritualité et d’humanisme présent dans les diverses religions, en rejetant ce qui en elles pourrait être en conflit avec le dignité humaine. Du reste, les valeurs qui appartiennent aux authentiques convictions de foi ne sont pas étrangères à celles que conserve la nature et auxquelles la raison parvient: elles sont donc partageables avec tous.

Cette conception de la laïcité ne peut alors que faciliter une rencontre pacifique avec de nombreuses cultures non européennes, aujourd’hui présentes sur ce continent, pour lesquelles la religion est avant tout un fait public. D’autre part, le respect de la liberté religieuse doit être réciproque. Par conséquent, en Europe, elle doit être garantie aux minorités non chrétiennes, tout comme elle doit être garantie aux minorités chrétiennes hors de l’Europe.

Pour conclure ces réflexions sur l’actuelle activité internationale du Saint-Siège pour défendre la liberté religieuse, il est presque superflu de préciser qu’il existe également d’autres aspects sur lesquels on pourrait se pencher. Toutefois le contexte spécifique de cette rencontre m’a suggéré d’aborder uniquement ces dimensions plus proches et donc de plus grand intérêt pour vous.

A la fois comme évêque et diplomate, je souhaite terminer par un encouragement. Le résultat de l’engagement politique et diplomatique en faveur de la liberté religieuse est lié, dans une large mesure, à une culture qui promeut la liberté authentique et la vérité. La vigueur de ces valeurs, à son tour, dépend de la passion individuelle et sociale pour celles-ci. Par conséquent, si vous voulez la liberté religieuse de tous, acceptez personnellement le risque de la liberté et soyez des témoins de la vérité!

La liberté religieuse aide à l’exercice du credo religieux de chaque personne. Toutefois, la foi chrétienne offre une liberté plus profonde que la simple liberté religieuse. Ubi fides, ibi libertas disait saint Ambroise (Epistuale, 65, 5). Et comme une sorte de commentaire, Don Giussani nous a enseigné que la liberté est l’idée forte de l’homme chrétien. Le Christ se révèle comme l’accomplissement de notre liberté. Toutefois, il ne se dévoile pas avant que nous le choisissions librement. Le Christ ne nous épargne donc pas la fatigue de la liberté: d’ailleurs comme l’a écrit Péguy (Le mystère des saints innocents): «Que serait un salut qui ne serait pas libre?». Alors, remettez-vous sans réserves au Christ et vous deviendrez des hommes! Remettez-vous à lui et vous aiderez également les autres à vivre en liberté !

Source : Zenit

2 réflexions au sujet de « S’opposer à la christianophobie est un impératif »

  1. Loulou

    Il y a eu un temps qu’on appelle le temps constantinien. C’est un temps bien révolu. Nous sommes revenus au temps des persécutions, et, en bien des endroits, au temps des catacombes (Algérie, beaucoup de pays musulmans). Un certain esprit de relativisme, de syncrétisme aidant, il est de bon ton d’attaquer l’Eglise, le christianisme, sachant d’avance qu’on reste impuni. Esprit conforté par un complexe de culpabilité, sû en partie à des conjonctures politiques du passé. Cet esprit est en vogue particulièrement dans las pays anciennement « chrétiens » (Europe, Québec…). Ce n’est pas là une accusation; c’est une simple constatation. Plus que jamais notre foi est mise à l’épreuve. Cette foi nous dit que le Christ n’abandonnera jamais son Eglise.

  2. Guillaume

    Merci pour cette réflexion éclairante sur la notion de liberté religieuse par rapport à la foi catholique. Il est intéressant d’avoir un exposé des activités diplomatiques du Saint-Siège, desquelles on ne voit souvent que les erreurs médiatiques dans l’espace public.
    Ps: deux remarques d’ordre orthographique: le prénom de Tocqueville est Alexis, non Alexandre, et il y a une coquille au cinqième paragraphe en partant de la fin, « elle ne veut pas resté cachée ».

    Merci encore pour ce vivifiant article!

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