Evangéliser en cité

Cyril Tisserand, éducateur : « En cité, le Carême est compris par les musulmans ». Membre de la communauté de l’Emmanuel et fondateur du Rocher à Bondy et à Toulon, il explique à La Croix comment vivre le Carême dans un milieu où l’islam est très présent… et en profiter pour évangéliser. Morceaux choisis.

Est-il facile d’aborder les questions spirituelles avec les jeunes ?

Je suis très touché par le fait que la cité est un des rares lieux où Dieu n’est pas tabou. Dieu est présent en cité. On peut en parler librement. Dans le quotidien, on entend facilement « Inch’Allah », et ce n’est pas qu’une expression ! Une fois, pendant le Ramadan, en jouant au baby-foot avec des jeunes, on a commencé à discuter et ils nous ont interrogés sur notre façon de prier. On a récité le Notre Père. C’est vraiment parti du quotidien. Ailleurs, les gens se brident sur ce sujet. Pas en cité.

Est-ce, pour vous, une façon d’évangéliser ?

Oui, mais sans prosélytisme. Le Rocher est une association d’éducation où nous essayons d’être le plus professionnel possible. Simplement, nous ne nous interdisons pas de parler des questions religieuses : mais ce n’est jamais nous qui déclenchons le sujet.

Il n’y a ni stratégie, ni tactique pour faire passer notre message : nous essayons seulement de rester disponibles aux questions des jeunes. Ainsi, pendant les camps de vacances, où nous avons une population mixte – car il y a beaucoup de chrétiens en cité, notamment chez les Africains.

Mais cela ne nous empêche pas de continuer à vivre notre foi : les animateurs ne vont pas arrêter de dire le bénédicité ou d’aller à la messe. Seulement, on va s’organiser pour qu’une partie d’entre eux puisse garder les jeunes qui n’y vont pas.

Plus généralement, l’occasion d’évangéliser nous est donnée par la liturgie, notamment celle qui est entrée dans les mœurs de la société. En France, beaucoup de jours fériés sont dictés par les fêtes religieuses : autant d’occasions, de questions qui nous sont renvoyées. Pâques, avec quarante jours de préparation et la Semaine sainte, est une excellente occasion.

Ainsi, pour le Triduum pascal, on ferme Le Rocher et on explique pourquoi aux parents : on leur dit que c’est la fête la plus importante pour nous et combien ces jours comptent pour nous. Ce n’est pas du tout une stratégie : c’est la vérité, et ils le comprennent.

Ils le comprennent ?

Oui. C’est un temps qui est compris car, d’une certaine façon, eux aussi vivent un « carême » avec le Ramadan. Cela nous rapproche et les touche, car les musulmans respectent beaucoup le croyant. Comme Dieu est présent et pas tabou, ils comprennent que ce n’est pas un temps négatif, mais constructif avec Dieu.

Cela les interpelle. Ils nous disent « Ah bon ? Je savais pas du tout que les chrétiens faisaient cela ! » Et cela nous donne une occasion d’expliquer. Car il y a une forte ignorance de notre foi.

À quoi est-elle due ?

D’abord au fait que les chrétiens sont partis. Le monde ouvrier et les pieds-noirs, premiers habitants des cités, y ont été remplacés par le monde de l’immigration et du chômage. Autrefois, l’Église était très présente en banlieue, avec l’Action catholique qui était bien implantée.

Mais c’était une Église qui allait avec ce monde et était volontairement peu visible ; elle a fini par partir, elle aussi. Du moment qu’il n’y a plus de jeunes chrétiens, il n’y a plus d’occasions d’échanges avec eux !

Il faut reconnaître aussi qu’il y a eu tout un travail athée et communiste. Ainsi, on a tout un groupe de filles et de garçons d’une douzaine d’années qui n’ont jamais été baptisés. Et ils se demandent pourquoi les musulmans assument leur islam, tandis qu’eux-mêmes n’assument pas leur christianisme.

Leurs parents n’ont pas été catéchisés, eux non plus, et ils ne sont pas en mesure de discuter de leur foi avec les musulmans. Alors, les musulmans ne connaissent rien du monde chrétien, sinon par des clichés. Pour eux, il y a confusion entre société française et christianisme. Du coup, les dérives de notre société, c’est le christianisme ! D’une certaine manière, ils rencontrent des Français, mais pas de chrétiens.

Arrivez-vous à témoigner ?

D’une certaine façon, on vulgarise la foi chrétienne. Car, quand même, la Résurrection est un sacré mystère à expliquer ! Vis-à-vis du monde musulman, j’emploie assez peu l’expression « Jésus est le Fils de Dieu » : je dis plus facilement que Jésus est Dieu.

C’est beaucoup plus compréhensible pour les musulmans : Dieu nous aime tellement, il est tellement proche de nous qu’il a accepté de devenir homme ; Jésus, c’est Dieu qui nous fait le cadeau d’être comme nous.

Et quand on l’explique comme cela, le musulman – ou l’athée – peut mieux le comprendre.

Lire l’article de La Croix

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