« Finies les années d’enfouissement »

Dans un article de Valeurs Actuelles intitulé « Les cathos sont dans la rue », Guillaume Desanges, journaliste, prévient : « Pour les chrétiens, finies les années d’enfouissement ». Un constat fort pour une Eglise en pleine mutation.

Prédications, porte-à-porte, processions : l’Église de France renoue avec des formes d’évangélisation publiques, dans l’esprit de la Pentecôte.

Samuel, la trentaine, est perché sur sa vieille caisse en bois, un crucifix dans la main. Le sourire aux lèvres, il apostrophe les passants d’une voix forte et claire : « La Résurrection, vous connaissez, mademoiselle ? », « Jésus, ça vous dit quelque chose ? », « Et l’amour, vous y pensez, jeune homme ? » Un gamin et son petit frère s’arrêtent, les yeux grands ouverts, au pied de ce bateleur peu banal. La mère, les bras chargés de provisions, les traîne par la main : « N’écoutez pas, c’est des conneries ! »

Place de la Bataille-de-Stalingrad, dans le nord de Paris, l’air est frais mais le soleil donne du baume au coeur de la quinzaine de missionnaires catholiques de la communauté Ain Karem. Autour du prêcheur qui ne cesse de parler, ils distribuent des citations de l’Évangile en guise d’accroche à une hypothétique discussion. La dernière fois, il pleuvait. Alors ce jour là, personne ne se plaint. Et pourtant, « aujourd’hui, ils sont coriaces ! D’habitude, ils sont plus réceptifs », reconnaît Monique, une grand-mère épanouie. L’apostolat de rue n’est pas toujours une partie de plaisir.

Depuis une dizaine d’années, l’Église de France semble retrouver un nouveau souffle évangélique. Prédications de rue, porte-à-porte, manifestations comme Hollywins ou le Festival de la charité, processions remises au goût du jour : la politique d’enfouissement des dernières décennies a bel et bien cessé. C’est un catholicisme décomplexé qui ne craint plus, aujourd’hui, de s’afficher et de délivrer son message.

Pourtant, témoigner de sa foi n’est pas toujours évident. L’accueil n’est pas mauvais, « c’est très rare de rencontrer une vive opposition, constate Antoine, mais les gens sont plutôt indifférents ».À 41 ans,Antoine est un vieux briscard de l’apostolat de rue : treize ans qu’il arpente le terrain pour parler de Dieu aux passants ! « Parfois on a l’impression de labourer la mer, mais nous semons, c’est de l’apostolat de plein vent », plaisante-t-il.

Près du bassin de la Villette, des petits groupes se sont formés. Les uns parlent de l’Église : « Dieu, d’accord, mais les curés, j’en ai assez soupé ! » Les autres de miracles : «Marie m’a sauvé, vous savez. » Plus loin, chacun soupèse sa religion : « Nous aussi, on a notre Messie et c’est Mahomet. » Les musulmans ne sont pas les derniers à entamer le dialogue : « Ils sont très heureux de croiser des chrétiens qui s’assument, de pouvoir échanger sur Dieu et la religion », constate François-Xavier, le responsable du groupe Saint-Jean-de- Damas, particulièrement tourné vers les musulmans. « En s’appuyant sur le substrat chrétien contenu dans le Coran, il est possible de leur faire toucher du doigt la réalité du Christ », affirme-t-il.

N’est-il pas indécent de proposer sa foi – une affaire « éminemment privée » pour beaucoup – au premier venu ? « “Faire le trottoir” pour annoncer le Christ, j’en suis certain, ça fait du bien aux autres », répond le père Roder, la quarantaine énergique. C’est le curé de la paroisse Notre-Dame-des- Buttes-Chaumont, de laquelle dépend le groupe d’évangélisation d’Ain Karem. Car les missionnaires n’agissent pas de leur propre chef mais sont envoyés par l’institution Église… avec l’autorisation administrative de la préfecture de police.

« Nous n’imposons rien, insiste Solenne, une étudiante de 25 ans au béret framboise.Nous rencontrons une grande attente de la part des gens qui n’ont que rarement l’occasion d’évoquer le religieux. » Une note de la congrégation pour la Doctrine de la foi publiée en décembre ne dit pas autre chose : « Faire appel de manière honnête à l’intelligence et à la liberté d’une personne pour qu’elle rencontre le Christ et son Évangile n’est pas une ingérence indue à son égard, mais plutôt un don légitime et un service qui peuvent rendre plus fécondes les relations entre les hommes. »

Dans un pays moins anticlérical qu’indifférent au message de l’Église, l’évêque de Fréjus-Toulon, Mgr Rey, voit en l’apostolat « ici et maintenant » une urgente nécessité : «Nous devons assumer une responsabilité missionnaire. On ne peut pas simplement rester avec son “Jésus-à-soi” », affirmet- il dans un dialogue avec le pasteur Serge Oberkampf, publié récemment (l’insolence de l’Évangile : Allez et Annoncez !, Éditions Onésime 2000). Le désert spirituel sur lequel prospèrent le nihilisme, les sectes ou d’autres religions est selon lui trop préoccupant pour se perdre en discussions oecuméniques sans fin avec ses frères protestants et orthodoxes. Et d’ajouter à l’intention des plus réticents : « Être chrétien, c’est suivre le Christ, et se savoir responsable de l’autre, sortir de soi-même et de son confort, et pas simplement rechercher un bien-être spirituel mâtiné ou maquillé de valeurs chrétiennes ».

Plus facile à dire qu’à faire ! Lorraine, Sophie et Grégoire en ont fait l’expérience l o r s d’une semaine d’évangélisation sur les plages de Toulon, en plein mois d’août.« La première fois, tu ne fais pas le malin, ton amour-propre en prend un coup », résume Lorraine, 24 ans. Accompagnés par l’abbé Loiseau, curé en soutane de la paroisse Saint- François-de-Paule, et des séminaristes de la Société des missionnaires de la miséricorde divine, ces cathos pratiquants disent avoir tiré beaucoup de cette expérience : « Chacun approfondit sa foi et tu te rends vite compte que la tienne peut être très limitée, constate Grégoire, un assistant parlementaire un peu plus âgé que ses deux amies. C’est du gagnant-gagnant, surtout lorsque tu es confronté à de véritables leçons de vie. »

En binôme, les missionnaires, évangile en main, abordent les vacanciers qui grillent, indolents, sur le sable. « L’avantage de la plage, note Sophie, jeune prof d’histoire-géo, c’est qu’à part se faire dorer la pilule, les gens n’ont rien à faire… qu’à discuter avec nous. » Une fois expliqué qu’ils ne sont pas Témoins de Jéhovah mais envoyés en mission par l’évêque du lieu, le contact n’est pas plus difficile à établir qu’avec une classe de trente ados. « La glace brisée, les échanges sont souvent passionnants, affirme Lorraine.Parfois, les personnes rencontrées nous rejoignent le soir à la veillée de prière. »Mais les fruits sont rarement immédiats. « Tu sèmes, tu témoignes, et puis ça prend… ou pas », admet Grégoire.

Autre moyen de délivrer le message évangélique, les processions publiques. Depuis une dizaine d’années, les chemins de croix en plein air ont été remis au goût du jour. Dans le diocèse de Pontoise, une dizaine ont été organisés cette année : trois fois plus qu’il y a dix ans. À Paris, une petite vingtaine. Le plus important, parti du rond-point des Champs-Élysées, a rassemblé 5 000 personnes.

Depuis quatre ans, le père Bruno Lefèvre-Pontalis, curé de Saint-Léon, organise avec Saint-Pierre-du-Gros- Caillou et la paroisse luthérienne évangélique Saint-Jean un chemin de croix à l’ombre de la tour Eiffel, qui rassemble 500 à 600 fidèles. « C’est un moyen de rappeler aux passants qui ne rentrent pas dans les églises qu’il se passe, à Pâques, quelque chose d’important pour les chrétiens du monde entier et pour les 200 000 Parisiens chrétiens pratiquants. » Prosélytisme ? « Nous n’allons pas vers les gens », se défend-il. Tout en reconnaissant : « Si nous pouvons “questionner” les passants, je ne vais pas m’en plaindre… »

Les questionner est une chose, les convertir à la pratique religieuse en est une autre. L’Église doit s’adapter à des populations défiantes à l’égard de l’institution catholique. Des groupes de prières à domicile, comme ceux d’Ephata, permettent de contourner cette méfiance. « D’un appartement à un autre, au cours de l’année, des groupes de 40 à 50 personnes se rassemblent pour une soirée de louange, de témoignage, de prière », raconte Aubry Pierens, l’un des organisateurs parisiens. « Ça permet à des personnes qui ont une histoire difficile avec la religion, parfois conflictuelle, qui rechignent à pénétrer dans une église pour mille et une raisons, de prier de manière décoincée », ajoute-il.

C’est également dans le but de toucher des publics en marge de l’Église qu’ont été lancés en France les parcours Alpha, qui rencontrent un succès croissant depuis une dizaine d’années. Le concept, né au sein de paroisses anglicanes de Londres il y a trente ans, est simple : les paroissiens invitent une personne étrangère au christianisme ou en rupture avec l’Église à un dîner convivial autour d’un thème, d’un témoignage, d’un temps de prière.

« C’est un sas d’entrée dans la communauté, une manière décontractée d’aborder la religion pas à pas », explique Florence de Leyritz de l’association Alpha. Quatre cent cinquante parcours existent à travers la France : les deux tiers au sein de paroisses catholiques, le reste dans des paroisses réformées. 50 000 personnes ont déjà suivi cette catéchèse d’un genre nouveau. La clé du succès ? «La proximité, explique Florence. C’est l’église de quartier et puis c’est très souple, car sans inscription ». Dès lors, le concept peut être adapté à l’infini en ville ou en milieu rural (25 % des groupes), dans des lycées ou dans des quartiers de bureaux. Voire pour les couples, avec le parcours “Elle & Lui :Un couple ça se construit !” Une initiative de salut public, quand un mariage sur quatre explose en vol…

Source : Valeurs Actuelles

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