Maturation d’une vocation chrétienne

Par sœur Françoise Greffe, religieuse du Sacré-Cœur, aumônier des étudiants à l’université de Lille II.

Un certain nombre de récits évangéliques nous porteraient à croire qu’une vocation chrétienne se joue dans l’instant même de l’appel du Christ et se met en œuvre immédiatement. Ainsi en est-il de l’appel de Simon et André, de Jacques et Jean, de Levi : “Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent” (Mc 1,18). Aujourd’hui, nous penserions assez facilement qu’une réponse aussi immédiate est plus liée à une secte qu’à une réponse libre !

Cependant, d’autres récits nous laissent entendre que, de même qu’il y a des refus ou des résistances à croire, il peut y avoir des refus ou des résistances à répondre à un appel particulier du Christ ; par exemple le jeune homme riche part tout triste ; d’autres préfèrent aller enterrer leurs morts ou faire leurs adieux à ceux de leur maison.

Enfin, le désir de “suivre Jésus” n’est pas toujours confirmé dans le sens où le sujet le souhaitait: le possédé de Géraza délivré et remis dans son bon sens par Jésus “demandait à être avec lui. Mais Jésus le renvoya en disant : retourne dans ta maison et raconte tout ce que Dieu a fait pour toi” (Lc 8, 38-39). Une autre mission lui est confiée.

S’il existe encore aujourd’hui des appels à la Pierre et André, Jacques et Jean, voire à la saint Paul, le plus souvent l’écoute même et surtout la concrétisation d’une vocation chrétienne se déroulent dans le temps, et même parfois dans un temps assez long pour arriver à maturité.

Sans vouloir être exhaustive, je vais donc essayer de repérer quelques points qui arrivent progressivement à maturité dans notre contexte et qui semblent essentiels à un chemin humain et chrétien.

Découvrir l’intériorité

Retour des JMJ. Ecoutons le récit de ces jeunes enthousiastes qui y ont participé : il exprime souvent des moments très différents de leur propre évolution. Certains en restent au : “C’était super!”. A la demande : “Qu’est-ce qui t’a le plus frappé ?” ils répondent : “Tout !”, mais rien de plus précis n’arrive à s’exprimer et ils ne manqueront aucune des rencontres “retour de JMJ” ; ils semblent n’avoir pas de mots pour dire. D’autres, au contraire, vont décrire une rencontre ou un moment marquant des journées, ce qu’ils y ont vécu en fonction de leur attente, de leur histoire ou des événements ; ils pourront même dire quel pas cela leur a permis de faire dans leur recherche du Christ ou des autres.

Ces deux extrêmes, un peu caricaturés peut-être, permettent d’entrevoir le chemin à parcourir déjà dans une expérience humaine. Prendre la décision de répondre à un appel particulier demande de pouvoir dire une parole claire sur un choix précis. C’est quelque chose de l’ordre de la création, de la sortie d’un chaos intérieur qui ne s’exprime que par le cri ou l’exclamation (“super !”, “extra !”, ou “bof !”, “c’est nul !”). Dieu crée en séparant, en nommant (Gn 1) et, en donnant à l’homme un pouvoir créateur, il l’invite à nommer (Gn 2).

Au cours d’une célébration de confirmation en aumônerie de lycée, des jeunes ont exprimé cette intention de prière : “Merci de nous avoir aidés à voir un peu plus clair dans la jungle de nos idées.” S’ils éprouvaient le besoin de remercier, c’est qu’ils sentaient bien que cela les avait aidés à grandir. Distinguer ses idées, c’est déjà un premier pas ; prendre conscience de ce qui se passe en soi en est un autre. Quelle écoute peut permettre à des jeunes de parler de leurs sentiments et de leurs émotions, quelles qu’elles soient, d’entendre et de comprendre ce qu’ils disent, de recueillir et ressaisir quel sens cela peut avoir ?

Prendre conscience de ce qui leur arrive en fait, crée peu à peu un “intérieur” qu’ils pourront habiter, au lieu d’en rester à des réactions épidermiques. C’est faire des liens entre les événements et les sentiments éprouvés : sont-ils en train de grandir ou de régresser ? De se construire ou de se dégrader ? De devenir plus libres ou esclaves de leurs envies immédiates ou de leurs peurs ? Sont-ils paisibles ou inquiets ? A travers ces paroles qui permettent des prises de conscience, un chemin peut commencer à se dessiner. Démarche première pour pouvoir naître à une vie spirituelle.

Au passage, notons aussi qu’il peut y avoir un certain refus de rentrer en soi-même pour écouter ce qui s’y passe. La question d’une vie religieuse ou sacerdotale est présente de façon latente, mais elle n’est pas abordée comme telle. Elle est toujours plus ou moins consciemment repoussée à plus tard. Elle n’est mise à jour que vers trente ou même trente-cinq ans. Les études et une profession passionnante, des réseaux d’amis ont occupé tout le terrain.

Des adultes sont bien nécessaires pour écouter les jeunes, en groupe ou individuellement, pour les encourager à formuler leurs idées et leurs sentiments, pour les aider à souligner l’essentiel à travers tout ce qu’ils disent. C’est ainsi que leurs vrais désirs, leurs appels intérieurs pourront émerger, qu’une vocation chrétienne plus spécifique aura quelques chances d’être entendue.

Traverser la mort pour accueillir la vie

Si des jeunes ont de la peine à entrer en eux-même, aujourd’hui c’est souvent aussi parce qu’ils sont habités par des blessures profondes ; cela leur fait très mal de les regarder en face, d’en parler. Il leur faudra un long travail de réconciliation avec les autres, leur famille, le monde environnant ou eux-mêmes, bref, avec leur histoire. Alors ils oscillent entre vouloir s’en sortir tout seuls, ou tout attendre des autres à travers des dépendances affectives fortes, des relations fusionnelles. Et si ça ne va pas, c’est toujours la faute des autres. Ce qui peut les aider, c’est de reconnaître peu à peu, à l’aide du dialogue ou de la prière, que leur vie n’est pas faite que de cela. Puisqu’ils sont encore en vie aujourd’hui, ils ont eu aussi des expériences positives et il convient de les laisser émerger : telle personne (parents, grand-parents, éducateur, ami…), telle rencontre, telle lecture, tel événement les a sauvés du pire ou leur a apporté la présence et la tendresse dont ils avaient besoin à un moment difficile à vivre. Il n’y a d’ombres que parce qu’il y a de la lumière quelque part. Comme pour les Hébreux de l’Ancien Testament, l’expérience fondatrice est celle du passage de la Mer Rouge sous l’angoisse de la mort : c’est Dieu qui sauve par des intermédiaires. Cette expérience du passage par de grands ou petits dangers de mort leur permet de reconnaître la vie, de commencer à l’accueillir. Ils peuvent alors commencer à accepter concrètement leurs dons personnels, leurs aptitudes, comme leurs limites et leurs échecs. Le monde environnant n’est plus tout blanc ou tout noir. Ses richesses et ses potentialités ne sont plus une menace, un danger, mais un appel à entrer en activité pour continuer à le construire ou le réparer. C’est là que mûrit la première expérience pascale de leur vie.

Paradoxalement, nous pouvons rencontrer aussi des jeunes de milieux très privilégiés à tous points de vue : affectivement, économiquement, culturellement, bien dans leur peau, chez lesquels la maturation personnelle est aisée parfois : ils ont conscience du don qui leur est fait et cherchent à s’en servir pour partager. Ou alors, ils ont aussi à sortir d’une certaine bulle, d’un monde sans relief, où tout va de soi pour eux, pour ouvrir les yeux sur d’autres réalités pourtant très proches. Leur vision du monde a aussi à mûrir.

Dieu appelle sur des terrains extrêmement variés, comme est sa création ! Nous ne pouvons qu’analyser quelques situations rencontrées.

Accepter la parole de l’autre

Mais qu’en est-il d’une capacité à recevoir librement une parole qui ne vient pas de soi-même ? Là aussi, dans le monde des jeunes, il y a des mondes de différences ! Qu’est-ce-qui fait autorité pour eux ?

Certains savent toujours “ce qu’il faut faire” et le défendent avec virulence, mais sans grande joie existentielle, même sur leur visage. Ils demandent un “enseignement” clair, rigoureux, sans trop de recours à leurs expériences personnelles, et visant des “pratiques”. Cela se repère souvent aux chapelets de “il faut”, ou “on doit” qui jalonnent leurs prises de paroles. Ne risquent-ils pas de s’enfermer dans du prêt à porter spirituel, dans des lois, sans laisser la place à la possibilité d’une rencontre avec le Dieu vivant, Dieu surprise qui dérange un peu ?

A l’opposé, certains se situent toujours en marge ou en dehors d’une parole qu’ils n’ont pas construite eux-même pour se donner des normes : “Je vais bien aux JMJ, j’écoute le Pape, mais bien sûr, je fais tout ce qui me chante.” Quant aux lois civiles, elles sont faites pour être contournées. Un certain nombre d’entre eux ne semblent pas avoir entendu, dès leur enfance, la parole libérante du chapitre 2 de la Genèse : “Tu peux manger de tous les arbres du jardin. Mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas, car le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement.” Un “tu peux” et un “tu ne peux pas” qui offrent des possibles et structurent une liberté naissante.

Comme le disait si bien Xavier Thévenot, il y a chez les uns et les autres confusion entre les dimensions universelles, particulières et singulières de la loi. Cela leur permet de se réfugier soit dans un universel abstrait, soit dans des codes tout faits ou dans une singularité tout à fait myope. Travailler à trouver sa liberté en articulant les trois dimensions de la morale est une tâche fondamentale de l’éducation et de la maturation des consciences aujourd’hui. Mais l’enjeu en vaut la peine, car c’est permettre de vivre d’une parole qui propose un chemin de vie, de faire alliance dans la confiance, quelle que soit sa vocation. Travail jamais fini, il est vrai, mais au moins bien ébauché pour envisager un premier pas dans la décision de répondre à un appel personnel.

Une vocation au bonheur

Enfin, c’est naturellement une maturation de la foi qui permet de clarifier un appel à une vocation consacrée. Venue après une conversion subite dans un milieu incroyant, ou après la redécouverte de Dieu après des années de jachère depuis le baptême, ou après un réveil d’une foi qui allait de soi depuis l’enfance, les besoins sont multiples. Convertis à la foi ou dans la foi, les 20-30 ans demandent presque toujours une réexplicitation de ce qu’est la foi, ses liens avec l’Eglise et une pratique sacramentaire.

“Je vis quelque chose de fort, je sais que la foi est devenue ou redevenue importante pour moi, mais c’est très flou ; je voudrais prendre le temps de remettre les choses à plat.” disent certains. Savent-ils devant quel Dieu ils se trouvent ? A quel Dieu veulent-ils donner leur vie ? à un confident? à un consolateur ? à un Dieu que l’on atteint à la force des poignets ? ou qui écrit notre vie à l’avance, sans respecter la responsabilité créatrice de l’homme ? “Allo, Allo ! Que veux-tu que je fasse ? Qu’as-tu prévu pour moi ?” En fait, s’agit-il du Dieu de Jésus-Christ ?

Effectivement, ils peuvent parler plus facilement de “Dieu” que de “Jésus-Christ”. Comme le disait une étudiante au début d’une année de préparation à la confirmation : “Pourquoi cette obstination à parler de Jésus-Christ ?” A la fin de l’année, elle l’avait un peu découvert avec joie ! Comment le passage s’est-il fait ? Par beaucoup d’échanges dans le groupe, mais surtout par la lecture avec eux de textes de l’Ecriture ; elle leur donne le goût de la rencontre avec un vivant, le Seigneur.

D’autres sont marqués parfois par une image de Dieu dont ils ont de la peine à se dégager. Une jeune cherchait un jour à discerner sa vocation pour un monastère. Pleine de vie, de dons et de charme, mais aussi de générosité, elle se posait très loyalement cette question. Mais découvrant dans la prière et l’accompagnement un Dieu qui veut notre vie et notre bonheur, elle reconnut soudain qu’en fait elle se posait la question devant un Dieu pervers : “Dieu aime qu’on souffre” lui avait dit un jeune religieux de passage à l’hôtellerie ! Et par générosité elle envisageait d’entrer au monastère ! Ce fut une grande libération de rencontrer l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ, désirant qu’elle vive en plénitude. Sa question avait trouvé une réponse : elle pouvait accueillir les avances d’un garçon tombé amoureux d’elle !

Peu à peu à travers toutes ces maturations, un jeune peut relire sa vie dans la foi et en trouver le sens : devenir de plus en plus fils ou fille de Dieu. L’appel intérieur qu’il croit entendre à suivre le Christ par les mêmes chemins que lui est-il de Dieu ou non ? S’il est devenu un peu familier des manières de l’action de l’Esprit Saint vivant en lui depuis son baptême, et s’il est aidé d’un bon guide, il traversera les écueils de l’illusion ou d’un projet volontariste. Comme le disait une jeune après une sérieuse retraite personnelle qui l’avait justement fait avancer dans cette familiarité avec le Christ ressuscité : “Finalement, je me posais une question que personne ne me posait…” Mais pour d’autres, c’était au contraire la joie d’avoir reconnu leur chemin propre à la suite du Christ, dans une vie consacrée.

“Maturation d’une vocation chrétienne” ou tout simplement d’une vie humaine croyante ? Effectivement, le chemin ainsi parcouru peut conduire aussi bien à un mariage heureux qu’à une vie religieuse ou consacrée : maturation de l’affectivité, de l’expérience d’alliance et de la foi sont précieuses dans tous les états de vie. Mais, aujourd’hui, les maturations de la vie humaine sont tout particulièrement importantes pour un choix de vie consacrée dans les conditions sociales, ecclésiales et institutionnelles où elle aura à se vivre. C’est pourquoi je m’y suis plus particulièrement arrêtée. La vérification des critères mystiques d’un appel et des aptitudes pour y répondre dans telle forme de vie consacrée sont plus facilement pris en compte.

Source : Service National des Vocations

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