Mgr Yanguas : « L’immigration est une magnifique occasion d’annoncer la foi »

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Longue interview par l’Agence Fides de l’évêque de Cuenca, en Espagne, au sujet de l’immigration : « L’accueil, pour l’Eglise, ne peut se limiter à un travail, certes nécessaire, de charité. La relation avec le monde de l’immigration ne peut se limiter à la Caritas, elle doit aller au-delà. L’Eglise a pour mission d’évangéliser ». Et d’ajouter : « L’immigration est une magnifique occasion d’annoncer la foi. »

Extrait de l’encyclique Redemptoris Missio : « Parmi les grandes mutations du monde contemporain, les migrations ont produit un phénomène nouveau : les non-chrétiens arrivent très nombreux dans les pays de vieille tradition chrétienne, créant des occasions nouvelles de contacts et d’échanges culturels, invitant l’Eglise à l’accueil, au dialogue et, en un mot, à la fraternité. Parmi les migrants, les réfugiés occupent une place très particulière et méritent la plus grande attention. Ils sont désormais plusieurs millions dans le monde et ne cessent d’augmenter, ils ont fui des situations d’oppression politique et de misère inhumaine, des pénuries et des sécheresses aux dimensions catastrophiques. L’Eglise doit les inclure dans le champ de sa sollicitude apostolique. On peut enfin rappeler les conditions de pauvreté, souvent intolérable, qui se créent dans de nombreux pays et qui sont souvent à l’origine des migrations en masse. Ces situations inhumaines constituent un défi pour ceux qui croient au Christ : l’annonce du Christ et du Règne de Dieu doit devenir un instrument de rachat humain pour ces populations » (RM n.37)

Cuenca (Agence Fides) – Espagne.

Nous sommes dans les terres décrites par Miguel de Cervantes : au milieu des anciens moulins à vent, entièrement restaurés, et des nouvelles tours éoliennes productrices d’énergie. A Cuenca nous rencontrons l’évêque, Son Exc. Mgr Josè Maria Yanguas Sanz. Nous sommes ici pour parler d’immigration et d’évangélisation des peuples. De cette région de l’Espagne on partait jusqu’à hier, les valises fermées avec une ficelle, pour des terres inconnues en recherche d’espérance et d’une vie nouvelle, parcourant des routes déjà ouvertes par de nombreux missionnaires : bure, crucifix et Evangile avec soi. Aujourd’hui on ne part plus, et même arrivent, du Nord et du Sud, de terres inconnues, des familles entières, des pères en reconnaissance pour chercher ce que, là d’où ils viennent, ils n’ont jamais eu. La petite ville de Cuenca est splendide. Médiévale. Des ruelles et des palais avec leurs blasons.

C’est dimanche. Une église. Une messe pour un mariage dans une des langues des peuples de l’Est. Au même moment dans l’extraordinaire cathédrale, l’évêque entre en procession, suivi par son peuple. Des familles pleines de dévotion. Des touristes derrière un cordon prennent des photos, et quelques-uns s’unissent aux chants et aux prières. Le parfum de l’encens embaume l’atmosphère. La lumière des vitraux inonde la nef tandis que l’orgue joue avec gaité. Cela aide à vivre la messe avec dévotion. Tous sont arrivés en ordre à leurs places. Chaque banc est occupé. Au fond, quelques-uns sont debout. Deux petits enfants se courent après, puis s’asseyent au pied de l’autel. On dirait deux anges envoyés du ciel. Ils restent là jusqu’à la fin de la cérémonie. Leur silence, leur sérieux, nous rappellent la valeur de l’innocence que nous avons perdue. Ce sont deux enfants manifestement non européens : des enfants d’immigrés. Cela n’a pas été facile à la fin de la messe de suivre l’évêque. Tous veulent un mot, la bénédiction pour leurs enfants et pour eux-mêmes. Une parole de réconfort pour ceux qui n’ont pu venir. La foule est nombreuse, et s’il n’y avait pas la Pastorale qui l’attendait, elle aurait du mal à suivre le chemin vers la sacristie. Nous entrons. L’évêque qui enlève les ornements sacerdotaux nous met à notre aise. « La cathédrale est la vôtre, elle est la maison de tous » nous dit-il : « Asseyez-vous… je vous en prie ». Une parole non de circonstance, mais d’affection paternelle. Devant nous il n’y a pas une autorité mais un évêque, un apôtre. Plus qu’une interview, c’est un dialogue, qui nous laissera la richesse d’un enseignement.

Ag. Fides : Excellence, aujourd’hui le phénomène migratoire connaît des dimensions inconnues jusqu’à il y a quelques années, c’est un phénomène qui implique l’Eglise et la dimension, la culture de la mission, dans tous ses aspects, et tout d’abord l’évangélisation des peuples. Hier c’était surtout des peuples qui de nations aux racines et de tradition chrétiennes qui se déplaçaient vers des territoires où étaient allés en reconnaissance, si vous me permettez de le dire, nos missionnaires, grâce à leur courage, leur dévouement et leur élan d’amour, pour diffuser la Parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Aujourd’hui, tout a changé. Dans des territoires comme votre diocèse, entrent et s’installent des peuples de traditions et d’histoires diverses. L’évangélisation doit relever un nouveau défi. Sommes-nous préparés ?

Mgr José-Maria Yanguas Sanz : Le phénomène de l’émigration est un phénomène nouveau entre autres en Espagne, dans notre diocèse de Cuenca, comme dans d’autres pays d’Europe. Peut-être n’est-il pas aussi important qu’en Angleterre ou qu’en France, mais c’est naturellement un phénomène que l’on perçoit sur les routes et dans la société espagnole. C’est un phénomène qui atteint des proportions importantes à de nombreux endroits. Parfois 10 à 15 pour cent. Sur la côte du Levant en Espagne, l’immigration est encore plus évidente. C’est un défi pour notre société espagnole et pour Cuenca en particulier. Une ville qui avait une tradition d’émigration plus que d’immigration. Une ville qui n’était pas habituée à recevoir des personnes venant de l’extérieur. D’autres nations, d’autres cultures, d’autres continents.

Ag. Fides : Cette situation est certainement pour l’Eglise une belle occasion d’approcher et de rencontrer des croyances et des cultures diverses ?

Mgr Yanguas : Si l’émigration représente un défi du point de vue culturel, mais aussi politique, économique, elle l’est encore plus du point de vue religieux. L’Eglise a fondamentalement su faire face à ce phénomène en ravivant le sens de l’accueil.

Ag. Fides : Excellence, pardonnez-moi, mais accueil peut signifier beaucoup de choses : qu’en est-il pour l’Eglise en particulier ?

Mgr Yanguas : Accueillir signifie se mettre à la disposition de ces personnes qui ont des lacunes, surtout dans les premiers temps : langue, culture. Ce sont des personnes se trouvant dans des situations nouvelles de travail, avec des difficultés et des problèmes, qui parfois touchent leurs droits fondamentaux, qui sont aussi les droits fondamentaux de la « Personne ». L’accueil, pour l’Eglise, ne peut se limiter à un travail certes nécessaire, de charité. La relation avec le monde de l’émigration ne peut se limiter à la Caritas. L’Eglise a pour mission d’évangéliser. A d’autres époques nous sommes partis de l’Europe vers de nouveaux pays dans de nouveaux continents, avec nos missionnaires, pour évangéliser ces terres. Désormais nombreuses sont les personnes de ces terres qui arrivent sur ce « vieux » continent, en Espagne, dans ce diocèse de Cuenca, et l’Eglise doit être sensible au défi de l’évangélisation. Nombreux d’entre eux viennent de pays de tradition chrétienne et un bon nombre est catholique. D’autres sont orthodoxes. D’autres viennent du Nord de l’Afrique ou de l’Afrique sub-saharienne.

Ag. Fides : Excellence, d’après vous qui avez une grande expérience, pas seulement pastorale puisque vous avez aussi travaillé à Rome, au cœur de l’Eglise universelle, sommes-nous préparés à cette nouvelle évangélisation des peuples, ici précisément où les traditions et les racines chrétiennes sont plus fortes ?

Mgr Yanguas : Je pense que l’Eglise, l’Eglise de Cuenca, a comme principal défi celui de prêcher surtout à ces personnes qui n’ont pas la même foi, la foi chrétienne, en leur annonçant l’Evangile. Ce sont des personnes qui arrivent dans un pays d’anciennes et riches traditions chrétiennes, imprégné de la foi que nous avons reçue de nos ancêtres. Une foi qui sous différentes formes a atteint des niveaux techniques et artistiques très élevés dans ses diverses expressions.

Ces nouveaux citoyens qui arrivent dans nos terres viennent aussi avec leurs valeurs, leurs cultures. L’attitude de tous ceux qui accueillent ceux qui arrivent chez nous, doit être une attitude d’ouverture. Ce qui signifie avoir un échange, recevoir le meilleur de chaque culture. Or quel est le meilleur de notre culture, de notre héritage historique, sinon notre foi ? D’où la nécessité de l’annoncer et de la proclamer, et de donner à ces nouveaux frères et à ces nouveaux concitoyens cet héritage, cette tradition représentée par les œuvres d’art, et qui a été la matrice du progrès pour nos sociétés.

Ag. Fides : Mais tout cela, comment peut-on l’exprimer concrètement, vu les méfiances, quand ce ne sont pas des hostilités déclarées, de certaines cultures ?

Mgr Yanguas : Le défi des nouveaux phénomènes d’immigration nous oblige à des comportements, à des programmes nouveaux qui sachent proposer avec l’accueil cordial, sincère, loyal, caractéristique de la vie chrétienne, la prédication, la proclamation, l’annonce joyeuse, allègre, résolue, convaincue de la foi chrétienne.

Ce serait une erreur, une grande erreur, de penser à une espèce de culture ou de religion universelle valable pour tous. Non. A mon avis, ce qui nous est demandé dans ces moments, comme toujours, c’est la fidélité à nos racines. Une fidélité à notre foi, qui est une annonce sincère, joyeuse, familiale, en sachant que c’est un bien pour toute l’humanité. En sachant que la vérité de Jésus-Christ qui est à la base et qui conduit à sa plénitude toute autre vérité, toute autre étincelle qui existe dans le cœur des hommes, est un bien. Les notions de Personne, de droits fondamentaux de la personne, de dignité de la personne, de droit naturel forment un tout.

Tout cela constitue une partie très importante de la tradition occidentale, de ces racines chrétiennes de notre tradition, dans lesquelles peuvent s’insérer les valeurs autochtones des personnes qui arrivent parmi nous. C’est ainsi que l’on peut atteindre le sommet de ces valeurs nobles que ces personnes peuvent apporter avec elles. Je le répète, à mon avis, cette situation constitue un moment splendide pour l’exercice de la charité, et en même temps un moment non moins splendide et une magnifique occasion de prêcher et d’annoncer la foi à nos frères qui arrivent à la recherche de meilleurs moyens de subsistance.

Ag. Fides : Merci Excellence et bon travail à vous et à votre diocèse, permettez-moi de répéter vos paroles : “Communauté splendide”. (De Cuenca, Luca de Mata)

(*) Mgr José María Yanguas Sanz est né le 26 octobre 1947 à Alberite (La Rioja), diocèse de Calahorra et La Calzada –Logroño (Espagne). En 1971 il a terminé ses études ecclésiastiques au Séminaire de Calahorra. Il a été ordonné prêtre le 19 juin 1971 pour le diocèse de Calahorra. En 1978 il a achevé un Doctorat de Théologie à l’Université de Navarre, et en 1991 un Doctorat de Philosophie dans la même université. Après son ordination sacerdotale il a assumé de nombreuses charges: 1971-1972 : collaborateur dans plusieurs paroisses de Logroño; 1972-1976: professeur de Théologie à l’Université de Navarre pour les universitaires des Facultés civiles; 1976-1981: professeur adjoint de Théologie Dogmatique dans la même université; 1981-1989 : professeur adjoint de Théologie morale; 1988-1989 : membre de la “Direction d’Investigation” de la Faculté de Théologie; 1971-1989: collaborateur pastoral dans la paroisse St Nicolas à Pampelune pendant l’année académique, et dans plusieurs paroisses de Logroño pendant les vacances d’été ; 1989-2001: affecté à la Congrégation pour les évêques. 2001-2006: chef de bureau de la Congrégation pour les évêques. Le 23 décembre 2005 il a été nommé Evêque de Cuenca. Il a reçu l’ordination épiscopale dans la Cathédrale de Cuenca et a pris possession du diocèse le 25 février 2006.

Source : Fides

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